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 Le pape François préface et présente les écrits de son père spirituel

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14122019
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Le pape François préface et présente les écrits de son père spirituel ELr0LuOXUAAZNSv



Le pape a rédigé la préface des 5 volumes – plus de 2000 pages – qui rassemblent les écrits du p. Miguel Ángel Fiorito (1916-2005), publiés par « La Civiltà Cattolica » et édités par l’un des neveux du pape, jésuite, le p. José Luis Narvaja: on y découvre un « maître de prière et de discernement ».
Le pape a lui-même présenté cette édition, ce vendredi 13 décembre 2019, à l’occasion de ses 50 ans de sacerdoce, au siège de la curie générale des jésuites, à deux pas du Vatican, à 18h30.

Préface du pape François :

L’édition des « Escritos » du p. Miguel Ángel Fiorito, sj, est un motif de consolation pour nous qui, pendant de nombreuses années, nous sommes nourris de ses enseignements. Ces écrits feront beaucoup de bien à toute l’Église.

Le Maître Fiorito – c’est ainsi que nous l’appelions familièrement, nous les jésuites d’Argentine et d’Uruguay – avait l’habitude de rappeler souvent une considération spirituelle de san Pedro Fabro (saint Pierre Favre) sur l’importance de savoir communiquer les choses de Dieu – un don, un charisme, l’Évangile même – avec un esprit aussi bon que Celui avec lequel elles ont été reçues (cf. note 223 de J. H. Amadeo et M. Á. Fiorito au n. 52 de P. Fabro, Memorial, Bilbao 2014). Savoir recevoir et savoir communiquer sont deux choses différentes et chacune d’elles requiert une grâce. C’est pourquoi il faut demander expressément au Seigneur la seconde, celle de communiquer avec un esprit juste le bien reçu. Je pense que cette édition des « Escritos » du p. Fiorito, réalisée avec soin par le p. José Luis Narvaja, sj, assume pleinement cette tâche.

Il faut rappeler que l’édition a été dirigée par l’un de ses disciples. C’est un témoignage de la vitalité d’une pensée qui a su faire école. Une caractéristique de l’École est que la pensée est commune et que les disciples peuvent la développer en suivant l’esprit de leur maître – pas seulement la lettre – avec liberté et créativité. En outre, la publication du « corpus » principal des écrits de Fiorito, tissés chronologiquement, a une force particulière ; elle permet de recomposer l’ensemble d’une existence à la lumière de ce que Dieu a fait en elle (cf. Gaudete et exsultate, n. 171), découvrant la signification du temps dans chaque fragment.

Je crois aussi qu’il est juste qu’une pensée qui a su se diminuer elle-même et même se consumer en publiant, commentant avec des notes et en faisant « sentir et goûter » à d’autres, soit maintenant présentée dans sa cohérente simplicité et avec un nom propre. Non par vaine gloire, mais dans le sens évangélique avec lequel le Seigneur indique la publicité que nous devons faire aux bonnes oeuvres : « … » (Mt 5,16). Les « Escritos » de Fiorito distillent la miséricorde spirituelle – des enseignements pour ceux qui ne savent pas, de bons conseils pour ceux qui en ont besoin, une correction pour ceux qui se trompent, une consolation pour celui qui est triste et des aides pour avoir patience dans la désolation « sans changer ses résolutions », comme le dit saint Ignace – toutes ces grâces qui conforment et se synthétisent dans cette grande oeuvre de miséricorde spirituelle qui consiste à enseigner et à discerner. Le discernement nous guérit de l’aveuglement spirituel, une triste maladie qui nous empêche de reconnaître le temps de Dieu, le temps de sa visite.

Le p. Fiorito a publié une immense quantité d’articles, notes et commentaires, mais seulement deux livres. Pour le second, qu’il a intitulé « Discernimiento y lucha espiritual » (Discernement et combat spirituel), il m’a demandé d’écrire le prologue, plus ou moins en 1985. Je reprends une affirmation qu’il avait exprimée alors : « Le discernement spirituel, c’est avoir le courage de voir dans nos traces humaines les empreintes de Dieu ».

Fiorito a laissé une empreinte chez un grand nombre et espérait que ces « Escritos » pourraient l’aider à l’imprimer sur beaucoup d’autres. Il nous a laissé l’empreinte divine que le Seigneur Jésus a imprimée dans sa vie : celle de la passion pour les Exercices spirituels, qui sont un instrument pour savoir « sentir et goûter » l’empreinte du Seigneur dans notre âme et une aide pour l’émonder de toute ambiguïté, de sorte que nous puissions la suivre, surtout dans les situations où l’esprit mauvais en invente de toutes les couleurs pour nous embrouiller.

Fiorito avait un odorat particulier pour « flairer » l’esprit mauvais ; il savait distinguer son action, reconnaître ses tics, le démasquer pour ses mauvais fruits, pour l’arrière-goût désagréable et la traînée de désolation qu’il laissait sur son passage. Dans  ce sens, on peut dire qu’il a été un homme de combat contre un seul ennemi : l’esprit mauvais, Satan, le démon, le tentateur, l’accusateur, l’ennemi de notre nature humaine. Entre l’étendard du Christ et celui de Satan, il a fait son choix personnel pour Notre Seigneur. Dans tout le reste, il a chercher à discerner « autant… que » et il a été avec chacun un père plein d’amour, un maître patient et un ferme adversaire – si nécessaire – mais toujours respectueux et loyal. Jamais un ennemi.

Son autre livre, qu’il a intitulé « Buscar y hallar la voluntad de Dios » (Chercher et trouver la volonté de Dieu), nous parle du voyage et de l’aventure de suivre Jésus-Christ notre Seigneur, en cherchant à faire ce qui lui plaît le plus : « sa très sainte volonté », comme le dit Ignace. Pour nous, qui l’avons connu dans son environnement de travail, ce livre a les dimensions de sa bibliothèque personnelle. La bibliothèque de Fiorito avait une particularité : outre la partie commune, avec les étagères et les livres, il y en avait une autre qui occupait tout un mur de six mètres sur quatre de hauteur, formée de petits tiroirs dans chacun desquels il déposait, classifiés, ses « feuillets », ses fiches d’étude, prière et action, chacune avec un unique thème des Exercices ou des Constitutions de la Compagnie, que lui-même allait chercher en se levant, montant parfois dangereusement sur une échelle, pour la remettre sans ajouter grand chose à l’élève, en réponse à quelque inquiétude que ce dernier lui avait confiée, ou dont lui-même avait eu l’intuition en l’écoutant parler de ses affaires.
Comme le dit Narvaja, Miguel Ángel Fiorito a été fondamentalement un homme de dialogue et d’écoute. Il a enseigner à beaucoup à prier – à dialoguer, en amitié avec Dieu – et à discerner « les signes des temps » – dialoguant avec les hommes et avec la réalité de toutes les cultures. Son école de spiritualité est une école de dialogue et d’écoute, ouverte à écouter et à dialoguer avec tous, « avec un bon esprit », éprouvant tout et ne retenant que ce qui est bon.

Fiorito raconte dans un de ses écrits que, dans la seconde moitié de sa vie, il a fait l’expérience avec une plus grande intensité de la force spirituelle des Exercices et qu’il s’y est consacré, les préférant à d’autres engagements Le Maître donnait et recommandait les Exercices sous toutes leurs formes : les Exercices d’un mois dans la solitude absolue, les Exercices dans la vie quotidienne, selon l’annotation 19, et ceux, plus « légers », lors de retraites de quelques jours et dans le cadre de missions ou de neuvaines populaires.

En tant que jésuite, l’image du Psaume 1, celle de l’arbre planté au bord d’un cours d’eau, qui porte du fruit, lui correspond. Comme cet arbre de l’Écriture, Fiorito a su se laisser contenir dans le plus petit espace de sa chambre du Colegio Máximo de San José, à San Miguel, en Argentine, et il y a planté ses racines et a porté du fruit et des fleurs – comme l’exprime bien son nom – dans notre coeur à nous, qui sommes des disciples de l’École des Exercices. J’espère que maintenant, grâce à cette belle édition de ses « Escritos », qui ont l’envergure d’un grand rêve, il plantera des racines, donnera des fleurs et des fruits dans la vie de nombreuses personnes qui se nourrissent de cette même grâce qu’il a reçue et qu’il a su communiquer avec discrétion, en donnant et en commentant les Exercices spirituels.
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Source : https://fr.zenit.org/

Présentation de "Miguel Ángel Fiorito, maître de dialogue" par le pape François :

Lorsque le père Spadaro m’a donné les cinq volumes avec les « Escritos » du Maître Fiorito – c’est ainsi que nous l’appelions familièrement, nous, jésuites argentins et uruguayens – il m’a parlé d’une possible présentation. En effet, la Civiltà Cattolica les a publiés sous la direction du p. José Luis Narvaja. J’ai eu le désir d’y participer personnellement. Je le lui ai aussitôt dit : « Et pourquoi ne pas faire faire la présentation par l’un de ses disciples ? ». Il m’a demandé : « Qui, par exemple ? ». J’ai alors répondu : « Moi ! ». Et me voici.

Dans l’introduction, José Luis approfondit la figure du père Fiorito comme « maître de dialogue ». Ce titre m’a plu parce qu’il décrit bien le Maître, soulignant un paradoxe : En effet, Fiorito parlait peu, mais il avait une grande capacité d’écoute, une écoute capable de discernement, qui est un des piliers du dialogue.

Je renvoie donc à cette étude préliminaire, qui traite tous les aspects du dialogue comme le pratiquait et l’enseignait le p. Fiorito : le dialogue entre le maître et les disciples dans l’esprit commun de l’École, le dialogue avec les auteurs et avec les textes, le dialogue avec l’histoire et le dialogue avec Dieu. J’exposerai deux points qui m’ont aidé à structurer cette présentation, élargissant quelques réflexions que je fais dans le Prologue contenu dans le premier volume.

Je pars d’une expression qu’emploie Fiorito dans son article intitulé « L’académie de Platon comme École idéale ». L’expression est Magister dixerit, « le Maître dirait ». Si une difficulté surgit, qui n’est pas spécifiquement prévue par ce qu’ « a dit le Maître », le bon disciple, se sentant responsable de la valeur de la doctrine qu’il a reçue et voulant la défendre, s’en sort en affirmant : « Le Maître dirait ». Tandis que je relisais divers articles, je me demandais ce que dirait le Maître dans une circonstance similaire. Non pas tant « ce qu’il dirait », en fait, mais « comment » il le dirait. Sur ce point, j’ai été inspiré par une autre chose que souligne Narvaja, à savoir que Fiorito aimait se considérer comme un commentateur, dans le sens précis du mot : quelqu’un qui « commente en co-pensant (« com-mentum ») ; c’est-à-dire en pensant avec l’(autre) auteur ».

Ce que veux faire aujourd’hui, par conséquent, c’est un commentaire : penser avec Fiorito, avec Narvaja, à certaines choses qui m’ont fait beaucoup de bien et qui peuvent en aider d’autres. Je me servirai des textes librement, ce qui sera facilité par l’excellent travail qui a conduit à les publier tous ensemble et avec le bagage critique adéquat.

Que se demanderait Fiorito face à une édition de ses Escritos comme celle-ci ? Peut-être d’abord si cela en valait la peine, étant donné qu’il n’est pas un auteur connu, sauf peut-être dans l’environnement restreint de ceux qui étudient saint Ignace. Mais je crois qu’il serait d’accord sur le fait que ses écrits peuvent intéresser ceux qui accompagnent spirituellement et qui donnent les Exercices, toutes ces personnes désireuses d’une aide pratique pour guider les autres et pour proposer les Exercices avec davantage de fruit.

Fiorito n’a pas beaucoup cherché à se faire connaître mais, en bon maître, il a fait connaître beaucoup de bons auteurs à ses disciples. Je dirais même qu’il nous faisait goûter le meilleur des meilleurs, sélectionnant les textes et les commentant sur le Boletín de espiritualidad  de la province jésuite de l’Argentine qu’il publiait tous les mois. C’était un homme toujours à la recherche des signes des temps, attentif à ce que l’Esprit dit à l’Église pour le bien des hommes, à travers la voix d’une grande diversité d’auteurs, actuels et classiques. Et les textes qu’il commentait répondaient aux préoccupations – non seulement à celles du moment, mais aussi aux plus profondes – et réveillaient des propositions nouvelles, créatives. En ce sens, il lui semblait fructueux de continuer à faire connaître ceux qu’il faisait connaître.

Je crois avoir mentionné son nom pour la première fois lors d’une rencontre avec les jésuites du Myanmar et du Bengladesh. L’un d’eux, un formateur, m’avait demandé quel modèle j’avais à proposer à un jeune jésuite. Deux images me sont venues à l’esprit. La première concernait une personne pas très positive, tandis que l’autre, si ; et c’était celle de Fiorito. Il était ingénieur, puis il est entré dans la Compagnie. Professeur de philosophie, président de la Faculté, mais il aimait la spiritualité. Il nous enseignait, à nous les étudiants, la spiritualité de saint Ignace. C’est lui qui nous a enseigné la voie du discernement ». Je me souviens avoir ajouté que cela me faisait plaisir de le citer précisément là, au Myanmar, parce qu’à mon avis, il n’aurait jamais imaginé que son nom puisse être évoqué en des lieux si lointains. Encore moins lors d’un événement comme celui d’aujourd’hui.

Et pourtant il serait très content, j’en suis certain, que ses Escritos soient publiés par l’un de ses disciples. Et qu’ils soient présentés aujourd’hui par un autre d’entre eux. Le vrai maître, dans le sens évangélique, est content que ses disciples deviennent eux aussi des maîtres et, à son tour, il garde toujours sa condition de disciple.

Comme le montre Narvaja, c’est Fiorito qui nous a transmis l’ « esprit d’école » où « la propriété intellectuelle a un sens communautaire », en effet, « aucun disciple ne se sent patron absolu de l’héritage de son maître, au point d’en exclure les autres. Au contraire, il veut le communiquer, multipliant les heureux possesseurs du même trésor spirituel. Et plus encore, il veut communiquer justement cette même communicabilité ». Fiorito citait là la lumineuse expression d’Augustin à ce sujet, dans De doctrina christina : « Toute chose, en effet, ne s’épuise pas quand on la donne ; si on la possède sans la distribuer, on ne la possède pas comme il conviendrait de la posséder » (I, 1).

Le fait même de présenter les Écrits dans cette salle de la Curie générale est pour moi une façon d’exprimer ma gratitude pour tout ce que la Compagnie de Jésus m’a donné et a fait pour moi. Dans la personne du Maître Fiorito, sont inclus de nombreux jésuites qui ont été mes formateurs et je veux ici faire particulièrement mention de tant de frères coadjuteurs, Maîtres par leur exemple joyeux, en restant de simples serviteurs pour toute la vie.

En même temps, c’est aussi une manière de remercier et d’encourager tous les hommes et toutes les femmes qui, fidèles au charisme de l’accompagnement spirituel, guident, soutiennent et appuient leurs frères dans cette tâche que j’ai décrite, dans ma récente Lettre aux prêtres, comme la voie qui comporte de « faire l’expérience de se savoir disciples ». Non seulement celle de l’être, ce qui est déjà beaucoup, mais aussi de le savoir (en réfléchissant souvent sur cette grâce pour en obtenir le fruit, comme dit Ignace dans les Exercices). En effet, le Seigneur n’enseigne pas tout seul et encore moins à partir d’une chaire lointaine, mais il fait « École » et enseigne, entouré de ses disciples qui, à leur tour, sont les maîtres d’autres et en nous, cette conscience rend sa Parole féconde et la multiplie.

Dans le Prologue, j’écris : « L’édition des Escritos du père Miguel Ángel Fiorito est un motif de consolation pour nous, qui avons été et qui sommes ses disciples et nous nourrissons de ses enseignements. Ce sont des écrits qui feront beaucoup de bien à toute l’Église ». J’en suis convaincu.
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https://fr.zenit.org/

« Miguel Ángel Fiorito, maître de dialogue », par le pape François.

Un peu d’histoire :

Pour nous, jésuites argentins, relire les textes de ces ouvrages signifie re-parcourir notre histoire : ils comprennent soixante-dix ans de notre vie de famille et l’ordre chronologique dans lequel ils apparaissent nous permet d’en évoquer le contexte. Non seulement le contexte immédiat et particulier, mais aussi celui, plus large, de l’Église universelle que Fiorito, à la suite de Hugo Rahner, appelle « la méta-histoire d’une spiritualité ». C’est un concept-clé chez Fiorito : la « méta-histoire ».

« Il existe une « méta-histoire » qui parfois ne se dévoile pas directement dans les documents, mais qui se base sur l’identité d’une intelligence mystique et qui est due à l’action continuelle d’une même Esprit Saint, invisiblement présent dans son Église visible, et qui est la raison ultime, mais transcendante, de cette homogénéité spirituelle » qui existe entre chrétiens différents d’époques diverses. Fiorito fait sienne la perspective dans laquelle un saint que j’ai récemment canonisé, John Henry Newman, contemplait l’Église : « L’Église catholique ne perd jamais ce qu’elle a possédé autrefois […]. Plutôt que de passer d’une phase à une autre de la vie, elle porte avec elle sa jeunesse et sa maturité dans sa propre vieillesse. L’Église n’a pas changé ce qu’elle possédait, mais elle l’a accumulé et, selon la circonstance, elle tire de son trésor du nouveau ou de l’ancien ». Cela rappelle la belle phrase de Gustav Mahler : « La tradition est la garantie de l’avenir et non la conservation des cendres ».

Dans cette dynamique, j’extrais ici, à titre d’exemple, quelques dates et publications significatives.

J’ai connu Fiorito en 1961, à mon retour du juvénat au Chili. Il était professeur de métaphysique au Colegio Maximo de San José, notre maison de formation à San Miguel, dans la province de Buenos Aires. À partir de ce moment, j’ai commencé à me confier à lui, il est devenu mon directeur spirituel. Il traversait un processus profond qui allait le conduire à quitter l’enseignement de la philosophie pour se consacrer totalement à écrire sur la spiritualité et à donner les Exercices (Spirituels de saint Ignace de Loyola, ndlr). Le volume II, pendant l’année 1961-62, rapporte l’article : « Le Christo-centrisme de “Principe et fondement” de saint Ignace » (Méditation que l’on peut trouver en français ici par exemple, ndlr). Cela m’avait beaucoup inspiré. C’est là que j’ai commencé à avoir confiance en certains auteurs qui m’accompagnent depuis : Guardini, Hugo Rahner, avec son livre sur la genèse historique de la spiritualité de saint Ignace, Fessard et sa Dialectique des Exercices.

Fiorito faisait observer, dans ce contexte, « la coïncidence entre l’image du Seigneur, surtout chez saint Paul, comme l’explique Guardini, et l’image du Seigneur comme nous-mêmes, à notre tour, nous croyons la trouver dans les Exercices de saint Ignace ». Fiorito soutenait que « Principe et fondement » ne contient pas seulement un christo-centrisme, mais une véritable « christologie en germe ». Et il montrait que, lorsque saint Ignace emploie l’expression « Dieu notre Seigneur », il parle concrètement du Christ, du Verbe fait chair, Seigneur non seulement de l’histoire mais aussi de notre vie pratique ».

Je tiens à souligner également la figure de Hugo Rahner. Je ne peux m’empêcher de transcrire un passage dans lequel le Maître, qui parlait peu et encore moins de lui-même, raconte sa conversion à la spiritualité. Je le cite parce que cela a marqué une étape de la vie de notre Province et cela marque ce qui, dans mon pontificat, concerne le discernement et l’accompagnement spirituel.

Fiorito écrivait en 1956 : « Pour ma part, je confesse que, depuis longtemps, je réfléchis à la spiritualité ignatienne. Au moins depuis que j’ai fait avec sérieux mes premiers Exercices spirituels, sentant une alternance d’esprits contraires qui, peu à peu, se personnalisaient dans les deux termes d’un choix personnel ». Cette réflexion se poursuivit « jusqu’à ce que la lecture d’un livre, arrivé entre mes mains de la manière la plus banale et prosaïque – comme livre de lecture pour apprendre l’allemand – a été pour moi non pas tant la révélation lumineuse d’une possibilité d’expression, mais l’expression accomplie de cet idéal dont j’avais depuis longtemps l’intuition ». Fiorito ajoute : « Ce qui aurait dû être mon travail de nombreuses années était l’acceptation instantanée des résultats du travail d’un autre », celui de Hugo Rahner.

Dans l’âme du Maître, et ensuite dans celle de nombreux autres, Hugo Rahner fit en sorte que trois grâces soient données : celle du « magis ignatien, qui était le sceau et la portée de l’âme d’Ignace et la frontière sans limite de ses aspirations ; celle du discernement des esprits, qui permettait au saint de canaliser toute cette puissance sans expériences inutiles et sans faux-pas. Et celle de la charitas discreta, qui affleurait dans l’âme d’Ignace comme contribution personnelle à la lutte en cours entre le Christ et Satan ; et ce front de bataille n’était pas extérieur au saint, mais il passait au milieu de son âme, divisée par conséquent en deux « je » qui étaient les deux uniques alternatives possibles pour son option fondamentale ». C’est de là que Fiorito tirera non seulement le contenu, mais aussi le style de ses « commentaires », comme nous le disions au commencement.

Une autre date : 1983. Ce fut l’année de la XXXIIIe Congrégation générale, pendant laquelle nous entendîmes les dernières homélies du père Arrupe. Fiorito écrivit sur le thème « Paternité et discrétion spirituelle ». Je reprends cet article parce qu’il vous donne une définition de ce qu’il entend quand il emploie le terme « spirituel ». Je l’ai employé en parlant de sa conversion « à la spiritualité » et il me paraît utile de reprendre sa définition car aujourd’hui on entend souvent interpréter ce mot de manière réductrice. Fiorito l’avait reprise à Origène pour lequel « l’homme spirituel est celui en qui s’unissent “théorie” et “pratique”, soin du prochain et charisme spirituel pour le bien du prochain. Et parmi ces charismes », montrait Fiorito, « Origène remarque surtout ce charisme qu’il appelle diakrisis, à savoir le don de discerner la diversité des esprits »…

Dans l’article, Fiorito approfondit ce que sont la paternité et la maternité spirituelles et ce que cela comporte. Que faut-il pour la faire sienne ? Il s’interroge et répond : « Avoir deux charismes : le discernement des esprits, ou discrétion, et réussir à le communiquer par les paroles dans la conversation spirituelle ». Le discernement ne suffit pas, « il faut savoir exprimer les idées justes et discrètes ; sinon elles ne sont pas au service des autres ». C’est le charisme de la « prophétie », compris non pas comme connaissance de l’avenir, mais comme communication d’une expérience spirituelle personnelle.

La dernière fois que je l’ai vu – cela, je ne peux pas l’oublier – c’était peu avant sa mort, survenue le 9 août 2005. Je me souviens que c’était un dimanche matin et qu’il venait de fêter son anniversaire. Il célébrait son anniversaire le jour de sainte Marie-Madeleine, le 22 juillet. Il était à l’Hôpital « Alemán » (de Buenos Aires, ndlr). Il ne parlait désormais plus depuis plusieurs années. Il avait perdu la capacité de parler. Il regardait seulement. Intensément. Et il pleurait. Avec des larmes tranquilles qui communiquaient l’intensité avec laquelle il vivait chaque rencontre. Fiorito avait le don des larmes, qui est l’expression de la consolation spirituelle.

En parlant du regard du Seigneur dans la première semaine des Exercices, Fiorito commentait l’importance que saint Benoît donnait aux larmes et il disait que « les larmes sont un petit signe tangible de la douceur de Dieu qui se manifeste difficilement à l’extérieur, mais qui ne cesse d’imprégner le coeur dans le recueillement intérieur ».

Il me vient dans le coeur quelque chose que j’ai écrit dans Gaudete et exsultate : « La personne qui voit les choses telles qu’elles sont réellement, se laisse transpercer par la douleur et pleure dans son coeur, est capable d’atteindre la profondeur de la vie et d’être vraiment heureuse. Cette personne est consolée, mais de la consolation de Jésus, et non de celle du monde » (GE 76).

Une anecdote sympathique. Il avait aussi le don du bâillement. Pendant que tu lui ouvrais ta conscience, parfois le Maître commençait à bâiller. Il le faisait ouvertement, sans le cacher. Mais ce n’est pas qu’il s’ennuyait, cela lui venait simplement et il disait que parfois, cela servait à « faire sortir le mauvais esprit ». En élargissant l’âme de manière contagieuse, comme le fait le bâillement au niveau physique, il avait cet effet au niveau spirituel.
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Source : https://fr.zenit.org/

« Miguel Ángel Fiorito, maître du dialogue », par le pape François.

Maître du dialogue :

Je commente librement certaines choses que me suggère le titre de « Maître du dialogue ». Dans la Compagnie, le nom de « maître » est particulier, nous le réservons au Maître des novices et à l’Instructeur de troisième probation. Le Père général l’avait nommé justement Instructeur de troisième probation, tâche qu’il a assumée pendant de nombreuses années. Il n’a jamais été Maître des novices mais lorsque j’étais Provincial, je l’ai envoyé vivre au noviciat ; c’était un bon conseiller pour le Maître et une référence pour les novices.

Être maître, exercer le munus docendi, ne consiste pas seulement à transmettre le contenu des enseignements du Seigneur, dans leur pureté et leur intégrité, mais à faire en sorte que ces enseignements, inculqués dans l’Esprit même avec lequel on les reçoit, « fassent des disciples », c’est-à-dire transforment ceux qui les écoutent en adeptes, en disciples missionnaires, libres, non pas en prosélytes, passionnés de recevoir, pratiquer et sortir pour annoncer les enseignements de l’unique Maître comme il nous l’a ordonné : aux hommes et aux femmes de tous les peuples.

Le véritable maître, au sens évangélique, est toujours un disciple, il n’a jamais fini de l’être. Dans Luc, à propos des aveugles qui veulent guider d’autres aveugles, donnant ainsi une image de l’ « anti-maître », le Seigneur dit : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. » (Lc 6,40).

J’aime lire ainsi ce passage : ne pas se mettre au-dessus du maître ne signifie pas seulement ne pas se mettre au-dessus de Jésus – notre unique Maître – mais ne pas non plus se mettre au-dessus de nos maîtres humains. Le bon disciple honore son maître, même quand il nous arrive, en tant que disciples, de le surpasser dans quelque enseignement, ou plutôt précisément en cela : le progrès dans la connaissance est en effet possible parce que le bon maître a semé la semence, avec son style personnel, comptant justement sur le fait que cette semence vivra, grandira et le dépassera. Et quand nous discernons bien ce que dit l’Esprit en appliquant l’Évangile au moment opportun et de la manière opportune pour le salut de quelqu’un, nous sommes « comme le maître ». Le Seigneur rapproche cette affirmation de ce type d’enseignement qui n’est pas seulement fait de paroles, mais d’oeuvres de miséricorde. C’est au moment du lavement des pieds que le Maître l’a dit : si, sachant ces choses, nous agissons comme lui, nous serons comme lui (cf. Jn 13,14-15).

À propos de la miséricorde, les Écrits de Fiorito distillent la miséricorde spirituelle : des enseignements pour ceux qui ne savent pas, de bons conseils pour ceux qui en ont besoin, une correction pour ceux qui se trompent, la consolation pour ceux qui sont tristes et une aide pour conserver la patience dans la désolation « sans jamais faire de changements », comme le dit saint Ignace. Toutes ces grâces se superposent et se synthétisent dans la grande oeuvre de miséricorde spirituelle qu’est le discernement. Il nous guérit de la maladie la plus triste et digne de compassion : la cécité spirituelle, qui nous empêche de reconnaître le temps de Dieu, le temps de sa visite.

Quelques caractéristiques particulières du Maître Fiorito

Je décrirais une caractéristique très évidente de Fiorito par cette expression : dans l’accompagnement spirituel, quand tu lui racontais tes affaires, il « se tenait en dehors ». Il te reflétait ce qui t’arrivait et puis il te donnait la liberté, sans exhorter ni donner de jugements. Il te respectait. Il croyait dans la liberté.

Quand je dis qu’ « il se tenait en dehors », je ne veux pas dire qu’il ne s’intéressait pas ou qu’il ne se laissait pas émouvoir par tes histoires, mais qu’il restait en dehors, en premier lieu, pour réussir à bien écouter. Fiorito était un maître en dialogue, en premier lieu par son écoute. Se tenir à l’extérieur du problème était sa façon de faire de la place à l’écoute, afin que l’on puisse dire tout ce que l’on avait en soi, sans interruptions, sans questions… Il te laissait parler. Et il ne regardait pas sa montre.

Il écoutait en mettant son coeur à disposition, afin que l’autre puisse sentir, dans la paix qu’avait le Maître, ce qui inquiétait son propre coeur. Et ainsi, tu avais envie d’ « aller parler avec Fiorito », comme nous disions, d’ « aller lui raconter » chaque fois que tu sentais le combat spirituel en toi, des mouvements opposés des esprits à propos d’une décision que tu devais affronter. Nous savions qu’il se passionnait pour écouter ces choses comme se passionnent, ou même plus, les personnes normales à écouter les dernières nouvelles. Au Colegio Maximo, aller parler avec Fiorito était une phrase récurrente. Nous la disions à nos supérieurs, nous nous la disions entre nous et nous le recommandions à ceux qui étaient en formation.

Sa manière de « se tenir en dehors » n’était pas seulement une question d’écoute, mais aussi une attitude de maîtrise de soi par rapport aux conflits, une façon de prendre ses distances pour ne pas s’y laisser impliquer, comme cela se produit souvent, avec pour résultat que celui qui devrait écouter et aider devient au contraire partie prenante du problème, prenant position ou mélangeant ses propres sentiments et perdant toute objectivité.

En ce sens, sans prétentions théoriques, mais de manière pratique, Fiorito a été le grand « désidéologisateur » de la Province à une époque très « idéologisée ».

Il a « désidéologisé » en réveillant la passion de bien dialoguer avec soi-même, avec les autres et avec le Seigneur. Et de « ne pas dialoguer » avec la tentation, ne pas dialoguer avec l’esprit mauvais, avec le Malin. Cela est resté profondément imprimé en moi : avec le diable, on ne dialogue pas. Jésus n’a jamais dialogué avec le diable. Il lui a répondu par trois versets de la Bible et ensuite il l’a chassé. Jamais. Avec le diable, on ne dialogue pas.

L’idéologie est toujours un monologue avec une seule idée et Fiorito aidait son interlocuteur à distinguer au fond de lui les voix du bien et du mal de sa propre voix, et cela ouvrait l’esprit parce que cela ouvrait le coeur à Dieu et aux autres.

Dans le dialogue avec les autres, il avait entre autre l’habilité de « pêcher » et de faire voir à l’autre la tentation de l’esprit mauvais dans un mot ou dans un geste, de ceux qui se faufilent au milieu d’un discours très raisonnable et en apparence bien-intentionné. Fiorito t’interrogeait sur « cette expression que tu as employée » (qui dénotait en général du mépris pour les autres) et il te disait : « Tu es tenté ! » et, montrant l’évidence, il riait franchement et sans se scandaliser. Il exhibait devant toi l’objectivité de l’expression que tu avais toi-même employée, sans te juger.

On peut dire que le Maître cultivait le dialogue communautaire dans sa conversation personnelle avec chacun. Il n’était pas très enclin à intervenir en public. Dans les réunions communautaires auxquelles il participait, il se consacrait à prendre des notes, écoutant en silence. Et puis « il répondait » – et nous étions tous dans l’expectative – avec le thème du nouveau Boletín de espiritualidad ou sur un feuillet d’ « Étude, prière et action ». D’une certaine manière, cela se savait et se transmettait, et on allait lire dans le Boletín « ce qu’en pensait le Maître » sur les thèmes qui nous préoccupaient ou qui étaient en vogue, en lisant « entre les lignes ».

Par ailleurs, le Boletín n’était pas nécessairement lié aux circonstances. Il y a des écrits, comme l’article de Fiorito sur l’Académie de Platon, dont Narvaja s’est inspiré pour son analyse, qui sont aujourd’hui actuels et permettent de « lire » toute notre époque du point de vue de la relation entre le maître et les disciples selon l’esprit de l’École.

Fiorito se préoccupait qu’il y ait un bon esprit dans la Province et dans la communauté. S’il y avait un bon esprit, alors non seulement « il laissait aller » mais il écrivait quelque chose qui « invitait à aller au-delà ». Il ouvrait des horizons.

En outre, cette façon de « se tenir en dehors » peut se décrire aussi en montrant comment on y parvient : « en gardant la paix » afin que ce soit le Seigneur lui-même qui « fasse bouger » l’autre, qui le fasse bouger dans le bon sens, et aussi le pacifie en agissant bien.

Il s’agit de garder la paix activement, en repoussant les tentations contre la paix pour aider l’autre à pacifier ses propres tentations : celle liée à sa faute et à son remords au sujet du passé, celle de son angoisse vis-à-vis de l’avenir (ce qui pourrait arriver) et celles liées à l’inquiétude et aux distractions du présent. Fiorito te pacifiait sans se soucier des circonstances immédiates. D’abord, il te pacifiait par son silence, parce que rien ne l’effrayait, par son écoute ample, jusqu’à ce que tu aies dit ce que tu avais au fond de l’âme et il décidait ce que lui inspirait le bon esprit. Alors le Maître te confirmait, parfois avec un simple: « C’est bien ». Il te laissait libre.

À celui qui donne les Exercices et qui doit en guider un autre, Ignace conseille de « ne pas s’approcher ni pencher d’un côté ou de l’autre, mais de rester en équilibre comme le poids sur le bras d’une balance, et de laisser le Créateur agir directement avec la créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur » (EX 15). Bien qu’en dehors des Exercices, il soit permis de « faire bouger l’autre », Fiorito privilégiait l’attitude qui consiste à ne pas pencher pour un parti ou pour l’autre, afin que « ce soit le Créateur et Seigneur lui-même qui communique à la personne, en l’embrassant de son amour et pour sa louange, et la disposant à la voie dans laquelle elle pourra mieux le servir dans l’avenir ». Grâce à cette attitude de « se maintenir en dehors », il était pour tous une référence, sans la moindre ombre de partialité. Et certes, au moment opportun, lorsque celui qui faisait les Exercices avec lui en avait besoin – parce qu’il était bloqué par quelque tentation ou parce qu’au contraire il se trouvait dans une bonne disposition pour faire son « élection » – le Maître intervenait avec force et détermination pour dire ce qu’il pensait et ensuite, de nouveau, « il se tenait en dehors », laissant Dieu agir dans celui qui suivait les Exercices.
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Source : https://fr.zenit.org/

« Miguel Ángel Fiorito, maître du dialogue »

En ce sens, je peux dire qu’il savait mettre les accents. Il en a marqué quelques-uns au fer rouge, dans la Province, gravés comme un signe. Par exemple, que le combat spirituel, le mouvement des esprits, est un bon signe ; que proposer « quelque chose en plus » fait bouger les esprits, lorsqu’il y a dans la situation un calme suspect ; qu’il faut toujours chercher la paix au fond de l’âme pour réussir à discerner ces mouvements des esprits sans que « l’eau ne soit trop agitée »… Ce « ne pas être enfermé par le plus grand, mais être contenu par le plus petit, c’est cela qui est divin », qui caractérise Ignace, était toujours présent dans ses réflexions.

Une seconde caractéristique : il n’exhortait pas. Il t’écoutait en silence et ensuite, au lieu de parler, il te donnait un « feuillet » qu’il prenait dans sa bibliothèque. La bibliothèque de Fiorito avait cette particularité : outre la partie habituelle, pour ainsi dire, avec des étagères et des livres, il en avait une autre qui occupait tout un mur de presque six mètres sur quatre mètres de haut, faite de petits tiroirs dans chacun desquels il classait et mettait ses « feuillets », des fiches d’étude, de prière et d’action, chacune consacrée à un seul thème des Exercices ou des Constitutions de la Compagnie, par exemple. Il se levait pour aller les prendre, parfois en montant dangereusement sur une échelle, pour les donner sans beaucoup parler à celui qui faisait les Exercices, en réponse à quelque inquiétude que ce dernier lui avait manifestée, ou sur laquelle il avait lui-même fait un discernement pendant qu’il écoutait parler.

Dans ces petits tiroirs, chacun avec ses feuillets, il y avait quelque chose… C’était comme si ce conseil dont tu avais besoin, ou le remède pour quelque maladie de l’âme, était déjà prévu depuis toujours… Cette bibliothèque faisait penser à une pharmacie. Et Fiorito ressemblait à un sage pharmacien de l’âme. Mais c’était davantage, parce que Fiorito n’était pas un confesseur. Certes, il confessait, mais il avait un autre charisme outre celui de ministre de la miséricorde du Seigneur qui est commun à tous les prêtres. C’est ce charisme de l’homme spirituel dont je parlais au début, en citant Origène : le charisme du discernement et de la prophétie, dans le sens de bien communiquer les grâces du Seigneur dont on fait l’expérience dans sa propre vie. En effet, de ces tiroirs ne sortaient pas seulement des remèdes mais surtout des choses neuves, des choses de l’Esprit qui attendaient la bonne question, le désir fervent de quelqu’un qui trouvait là le trésor d’une formulation discrète pour le guider et qu’il pourrait mettre en pratique de manière fructueuse à l’avenir.

Une troisième caractéristique dont je me souviens est que le Maître Fiorito n’était pas jaloux. Ce n’était pas un homme jaloux : il écrivait et signait avec d’autres, il publiait et mettait en avant la pensée des autres, limitant très souvent la sienne à de simples notes qui, en réalité, comme on peut le mieux le voir maintenant grâce à cette édition de ses Escritos, étaient de la plus haute importance, parce qu’ils faisaient voir l’essentiel et l’actualité de la pensée d’autrui.

L’exemple le plus accompli de la fécondité de cette façon de travailler intellectuellement en École est, à mon avis, l’édition annotée et commentée des Mémoires spirituelles de Pierre Favre que Fiorito dirigea avec Jaime Amadeo. Un véritable classique. Sans traits d’idéologie ni de cette érudition qui est uniquement pour les érudits, c’est une oeuvre qui nous met en contact avec l’âme de Favre, avec sa limpidité et sa douceur, avec sa capacité « dialogique » envers tous, fruit de sa discrétion spirituelle, et avec son savoir-faire pour donner les Exercices. Le Maître partageait beaucoup de la sensibilité de Favre, en tension polaire avec l’esprit en effet plutôt froid et objectif de l’ingénieur qu’il était.

La quatrième caractéristique qu’il me semble nécessaire de commenter, dans cette tentative de présenter sa figure, est qu’il ne prononçait pas de jugements. Rarement. Avec moi, d’après ce dont je me souviens, il l’a fait deux fois. Et la manière dont il l’a fait m’a marqué. Voilà comme il donnait un jugement. Il te disait : « Regardez, ce que vous dites, c’est la même chose que ce que dit la Bible, cette tentation qu’il y a dans la Bible ». Et ensuite il te laissait prier et en tirer les conséquences.

Je tiens ici à souligner que Fiorito avait un nez particulier pour « sentir » l’esprit mauvais ; il savait reconnaître son action, distinguer ses tics, le démasquer à partir des mauvais fruits, de l’arrière-goût amer et du sillage de désolation qu’il laisse derrière lui. En ce sens, on peut dire qu’il a été un homme en armes contre un seul ennemi : l’esprit mauvais, Satan, le démon, le tentateur, l’accusateur, l’ennemi de notre nature humaine. Entre l’étendard du Christ et celui de Satan, il a fait son choix personnel pour notre Seigneur. Dans tout le reste, il a cherché à discerner le « autant… que » et avec chaque personne il a été un père aimable, un maître patient et – lorsque cela s’est produit – un ferme adversaire, mais toujours respectueux et loyal. Jamais un ennemi.

Enfin, quelque chose que l’on observait beaucoup chez lui. Avec les « têtes dures », il avait beaucoup de patience. Devant ces cas-là, qui en impatientaient d’autres, il avait l’habitude de rappeler qu’Ignace avait été très patient avec Simón Rodríguez. Si tu étais têtu et que tu insistais à ta façon, il te laissait faire comme tu l’entendais, il te donnait du temps. C’était un maître dans la mesure où il ne précipitait pas les temps, il attendait que l’autre se rende compte tout seul des choses. Il respectait les processus.

Et étant donné que j’ai fait mention de Simón Rodríguez, c’est peut-être l’occasion de rappeler une anecdote. Simón Rodríguez fut toujours une personne « agitée ». Il n’a pas fait le mois entier en solitude avec les autres, il a tardé à faire sa profession. Il était destiné à aller en Inde mais à la fin, il est resté au Portugal, où il fit tout son possible pour rester toute sa vie, bien que, pour son bien et pour celui des jésuites qui étaient là-bas, Ignace ait voulu le transférer. Fiorito raconte, dans un manuscrit inédit intitulé Traité des persécutions qu’a subies la Compagnie de Jésus, que Ribadeneyra considère qu’ « une des tourmentes les plus terribles et dangereuses traversées par la Compagnie, depuis sa fondation, alors que notre bienheureux père Ignace vivait encore, fut provoquée non pas par ses ennemis, mais par ses propres fils, non par des vents extérieurs, mais par le trouble intrinsèque de la mer même, qui s’est passé de cette manière. […] Tandis que la Compagnie naviguait avec des vents très favorables, l’ennemi de tout bien l’agita, tentant le père Simón lui-même et le brouillant avec le fruit que Dieu avait fait porter à travers lui, et faisant en sorte qu’il voulait pour lui-même ce qui appartenait à son bienheureux père Ignace et à toute la Compagnie.

Il commença donc à regarder les choses du Portugal non comme une oeuvre de ce corps, mais comme sa création et son oeuvre et il voulait la gouverner sans l’obéissance et la dépendance à l’égard de son chef, car il lui semblait avoir dans les affaires du Portugal tant de faveur qu’il aurait facilement pu le faire sans plus recourir à Rome ; et comme presque tous les religieux de la Compagnie qui vivaient dans ce royaume étaient ses fils et ses sujets et que c’était lui qui les avait accueillis et élevés, ils ne connaissaient pas d’autre Père et Supérieur que le Maître Simón, ils l’aimaient et le respectaient comme si c’était lui le principal fondateur de la Compagnie ; et à cela contribuait aussi le fait qu’il était de manières aimables et pleines d’amour et qu’il n’avait pas l’habitude de trop bousculer les siens ; ce sont des choses efficaces pour gagner à soi les âmes et les volontés de ses sujets qui, en raison d’une faiblesse humaine commune, désirent habituellement se voir accorder ce qu’ils veulent, et être conduits avec amour ».

Ignace était très patient. Et Fiorito l’imitait. Même dans ces récits, il était capable de voir du bon en Simón Rodríguez. Il soulignait sa franchise envers Ignace, à qui il disait les choses en face. Certes, à la longue, cette patience a porté du fruit, parce qu’en effet, les « rébellions » de Simón Rodríguez sont restées anecdotiques et ne se sont pas consolidées ou n’ont pas pris pied en dehors de lui, et elles nous ont rapporté des lettres comme celle-ci de saint Ignace aux jésuites de Coïmbra. Cette grande patience est la vertu fondamentale du vrai Maître, qui compte sur l’action de l’Esprit Saint dans le temps, et non sur la sienne.

Conclusion :

En tant que Provincial, j’ai dû recevoir le « récit de conscience » annuel du père Fiorito. C’était un « novice ». Un novice mûr. Il était disciple du Père qui était à son tour son propre disciple.

Je n’arrive pas à le comprendre, mais c’était le témoignage de sa grandeur d’âme. Comme jésuite, l’image du psaume 1 s’applique bien au Maître Miguel Ángel Fiorito, cette image de l’arbre planté au bord du cours d’eau, qui donne des fleurs et du fruit en son temps. Comme cet arbre de l’Écriture, Fiorito a su se laisser contenir dans le plus petit espace de son rôle au Colegio Maximo de San José, à San Miguel, en Argentine et c’est là qu’il a planté ses racines et a porté des fleurs et du fruit, comme l’exprime bien son nom – Fiorito -, dans notre coeur à nous, ses disciples de l’École des Exercices. J’espère que maintenant que, grâce à cette magnifique édition de ses Escritos, qui ont l’élévation d’un grand rêve, il plantera ses racines et portera des fleurs et des fruits dans la vie de nombreuses personnes qui se nourriront de cette grâce qu’il a reçue et qu’il a su communiquer discrètement en donnant et en commentant les Exercices spirituels.
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Source : https://fr.zenit.org/
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