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 Le pape François et les jésuites du Chili et du Pérou

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Messages : 3295
Date d'inscription : 17/03/2013

16022018
MessageLe pape François et les jésuites du Chili et du Pérou



Ce Mardi 16 janvier 2018, à l’issue de la première journée complète de son voyage apostolique au Chili et au Pérou, le pape François a rencontré, aux alentours de 19 h, quatre-vingt-dix jésuites chiliens au « Centro Hurtado » de Santiago du Chili. Le père del Campo, provincial,  a présenté deux des personnes présentes, les pères Carlos et José Aldunate, frères de sang, qui ont fêté l’un 101 et l’autre 100 ans.

Transcription des conversations, dont la publication a été approuvée sous cette forme par le souverain pontife lui-même :


Le pape François a commencé par ces paroles :

Je suis content de voir le père Carlos ! Il a été mon directeur spirituel en 1960, lors de mon juniorat. José était le maître des novices, et puis il a été nommé provincial. Carlos était le gardien et il était… le roi du bon sens ! Il parvenait à donner des conseils spirituels avec vraiment un grand bon sens. Je me souviens qu’une fois j’étais allé le voir parce que j’étais très en colère contre quelqu’un. Je voulais l’affronter en tête à tête et le blâmer. Il me dit : « Calme-toi ! Tu veux vraiment rompre avec lui tout de suite ? Essaie une autre voie… » Je n’ai jamais oublié ce conseil, et je le remercie aujourd’hui pour cela. Oui, je me suis tout de suite senti bien au Chili. Je suis arrivé hier. J’ai été très bien accueilli lors de mon parcours d’aujourd’hui. J’ai vu de nombreux gestes d’une grande affection. Maintenant, demandez-moi ce que vous voulez.


L’un des jésuites s’avance : « Je voudrais vous demander quelles ont été les grandes joies et les grandes peines que vous avez vécues au cours de votre pontificat. »

La période de mon pontificat est une période plutôt tranquille. Depuis l’instant où, lors du Conclave, je me suis rendu compte de ce qui était sur le point d’arriver — une véritable surprise pour moi —, j’ai éprouvé une grande paix. Et jusqu’à aujourd’hui, cette paix ne m’a pas quitté. C’est un don du Seigneur, dont je suis reconnaissant. Et j’espère vraiment qu’il ne me la retirera pas. C’est une paix que je ressens comme un don pur, un don pur. Les choses qui ne m’ôtent pas la paix, mais qui, oui, me chagrinent, sont les commérages. Les commérages me déplaisent, m’attristent. Il y en a souvent dans les mondes fermés. Lorsque cela arrive dans un monde de prêtres ou de religieux, j’ai envie de leur demander : mais comment est-ce possible ? Vous qui avez tout quitté, qui avez décidé de ne pas avoir de femme à vos côtés, qui ne vous êtes pas mariés, qui n’avez pas eu d’enfants… Vous voulez finir comme de vieux garçons cancaniers ? Oh, mon Dieu, quelle triste vie !



Un jésuite de la province argentino-uruguayenne demande : « Quelles résistances avez-vous rencontrées durant ce temps de pontificat et comment les avez-vous vécues ? Avez-vous discerné ? »

Devant les difficultés, je ne dis jamais qu’il s’agit d’une « résistance », car cela reviendrait à renoncer à discerner, chose que — au contraire — je veux faire. Il est facile de dire qu’il y a de la résistance et de ne pas se rendre compte que dans cette opposition il peut également y avoir un brin de vérité. Et donc, moi, je me fais aider par les divergences. Souvent, je demande à quelqu’un : « Qu’en pensez-vous ? » Cela m’aide aussi à relativiser de nombreuses choses qui, à première vue, semblent être des résistances, mais qui, en réalité, sont des réactions qui naissent d’un malentendu, du fait qu’il y a besoin de répéter certaines choses, de mieux les expliquer… Parfois, et c’est peut-être l’un de mes défauts, je considère certaines choses comme acquises ou je fais quelque saut logique sans bien expliquer le processus, parce que je suis convaincu que l’autre a saisi au vol le raisonnement que je suis en train de suivre. Je me rends compte que, si je reviens en arrière et que j’explique mieux, alors, à ce moment-là, l’autre dit : « Ah, oui, d’accord… »  En somme, cela m’aide beaucoup de bien examiner la signification des divergences. Lorsque, à l’inverse, je me rends compte qu’il existe une véritable résistance, certes, cela me déplaît. Certains me disent qu’il est normal de rencontrer une résistance lorsque quelqu’un veut faire des changements. Le fameux « on a toujours fait comme ça » règne de partout : « Si l’on a toujours fait comme ça, pourquoi devrions-nous changer ? Si les choses sont ainsi, si on a toujours fait comme ça, pourquoi faire autrement ? » C’est là une grande tentation que nous avons tous vécue. Par exemple, nous l’avons tous vécue dans la période post-conciliaire. Les résistances apparues après le concile Vatican II, qui sont toujours présentes, ont cette signification : relativiser le Concile, diluer le Concile. Cela me déplaît encore plus lorsque quelqu’un se lance dans une campagne de résistance. Et malheureusement, cela, je le vois également. Tu m’as interrogé sur les résistances, et je ne peux donc pas nier qu’il en existe. Je les vois et je les connais.

Il y a les résistances doctrinales, que vous connaissez mieux que moi. Pour ma santé mentale, je ne lis pas les sites internet liés à cette soi-disant « résistance ». Je sais qui ils sont, je connais ces groupes, mais je ne les lis pas, simplement pour ma santé mentale. S’il y a quelque chose de très sérieux, on m’en informe pour que je le sache. Vous les connaissez… C’est une peine, mais il faut aller de l’avant. Les historiens disent qu’il faut un siècle avant qu’un concile s’enracine. Nous sommes à moitié chemin.

Parfois, on s’interroge : mais cet homme, cette femme, ils ont lu le Concile ? Et il y a des gens qui n’ont pas lu le Concile. Et s’ils l’ont lu, ils ne l’ont pas compris. Cinquante ans après ! Nous, nous avons étudié la philosophie avant le Concile, mais nous avons eu l’avantage d’étudier la théologie après. Nous avons vécu le changement de perspective, et les documents conciliaires existaient déjà.

Lorsque je perçois des résistances, je cherche à dialoguer, lorsque le dialogue est possible ; mais certaines résistances viennent de personnes qui croient posséder la véritable doctrine et t’accusent d’être hérétique. Quand je ne trouve pas de bonté spirituelle chez ces personnes, à cause de ce qu’elles disent ou écrivent, je prie simplement pour elles. J’éprouve de la peine, mais je ne m’arrête pas sur ce sentiment, par hygiène mentale.



Ensuite, un novice pose une question : « De nombreuses personnes sont d’accord pour identifier l’Église avec les évêques et les prêtres, et elles sont très critiques avec certains d’entre eux à cause de la manière dont ils vivent la pauvreté, à cause des restrictions opposées à la participation des femmes et de l’espace limité qui est laissé aux minorités… Face à cette opinion, que nous proposez-vous pour rapprocher l’Église hiérarchique, à laquelle nous appartenons, des personnes ? »

Je viens juste de dire aux évêques ce que je pense de la relation entre évêque et peuple de Dieu. Et donc, ce que je pense à propos des évêques se trouve dans ce discours, très bref, vu que nous avons eu deux longues rencontres l’année dernière lors de leur visite ad limina. Le cléricalisme est le préjudice le plus important que peut aujourd’hui subir l’Église en Amérique latine, c’est-à-dire le fait de ne pas se rendre compte que l’Église est l’ensemble du saint peuple fidèle de Dieu, qui est infaillible in credendo, tous ensembles. Je parle de l’Amérique latine, car c’est ce que je connais le mieux.

Il y a quelque temps, j’ai écrit une lettre à la Commission pontificale pour l’Amérique latine, et aujourd’hui, je suis revenu sur le sujet. Il faut se rendre compte que la grâce de l’accomplissement de la mission est inscrite dans le baptême, et non dans l’ordre sacré ou dans les vœux religieux.

Cela console de voir que de nombreux prêtres, religieux et religieuses jouent complètement le jeu, c’est-à-dire qu’ils suivent l’option conciliaire de se mettre au service du peuple de Dieu. Mais l’attitude princière résiste chez certains. Il faut donner au peuple de Dieu l’espace qui est le sien.

Et nous pouvons penser la même chose à propos de la femme. J’ai vécu une expérience particulière en tant qu’évêque d’un diocèse : il fallait traiter un certain thème, et une consultation avait été lancée — évidemment uniquement entre prêtres et évêques — et nous avons mené une réflexion qui nous a conduits à une série de questions à propos desquelles il fallait prendre une décision. Cependant, la même chose traitée au cours d’une réunion qui regroupait des hommes et des femmes a mené à des conclusions beaucoup plus riches, beaucoup plus applicables, beaucoup plus fécondes. C’est une simple expérience personnelle qui me vient à l’esprit maintenant, mais qui me fait réfléchir. La femme doit apporter à l’Église toute cette richesse qu’Urs von Balthasar appelait « la dimension mariale ». Sans cette dimension, l’Église reste boiteuse ou bien elle doit utiliser des béquilles, et alors elle marche mal. Et je crois qu’il y a beaucoup à marcher… Et, je répète, comme je l’ai dit aujourd’hui aux évêques : « abandonner l’attitude princière », être proches des gens…



Le père Juan Díaz prend la parole et le pape le reconnaît…

Juanito !

Après un salut affectueux, le père Díaz continue : « François, à diverses occasions et dans l’Evangelii gaudium, vous nous avez mis en garde contre le risque de la mondanité. Dans quels aspects de notre vie de jésuites devrions-nous être attentifs à ne pas céder à cette tentation de la mondanité ? »

C’est le dernier chapitre des Méditations sur l’Église d’Henri de Lubac qui a déclenché en moi l’alarme à propos de la mondanité. Il cite un bénédictin, don Anscar Vonier, qui parle de la mondanité comme du pire mal qui puisse arriver à l’Église. Cela a réveillé en moi le désir de comprendre ce qu’était la mondanité. Certes, saint Ignace en parle dans les Exercices, dans le troisième exercice de la première semaine, lorsqu’il demande de démasquer les tromperies du monde. Le thème de la mondanité appartient à notre spiritualité de jésuites. Les trois grâces que nous demandons dans cette méditation sont le repentir des péchés — c’est-à-dire la douleur des péchés —, la honte et la connaissance du monde, du démon et de ses affaires. Ainsi, la mondanité est à prendre en compte dans notre spiritualité et à considérer comme une tentation.

Il serait superficiel d’affirmer que la mondanité consiste à mener une vie trop décontractée et frivole. Elle n’en est que la conséquence. La mondanité, c’est utiliser les critères du monde, suivre les critères du monde et choisir selon les critères du monde. Cela signifie discerner selon les critères du monde, préférer les critères du monde. Ainsi, ce que nous devons nous demander, c’est quels sont ces critères du monde. Et c’est justement ce que saint Ignace fait demander dans ce troisième exercice. Et il fait poser trois questions : au Père, au Seigneur et à la Vierge. Qu’ils nous aident à découvrir ces critères ! Chacun, donc, doit se mettre à chercher ce qui — dans sa propre vie — est mondain. Une réponse simple et générale ne suffit pas. En quoi, moi, suis-je mondain ? C’est là la vraie question. Il ne suffit pas de dire ce qu’est la mondanité en général. Par exemple, je ne sais pas, un professeur de théologie peut se rendre mondain s’il est à la recherche de la dernière pensée pour être toujours à la mode : cela est mondain. Mais il peut y avoir mille exemples. Et il faut demander au Seigneur de ne pas être trompés lorsque nous cherchons à discerner quelle est notre propre mondanité.


Vient ensuite une autre question : « Saint-Père, vous avez été un homme de réformes. Dans quelles réformes, à part celle de la Curie et de l’Église, pouvons-nous — en tant que jésuites — mieux vous soutenir ? »

Je crois que l’une des choses dont l’Église a aujourd’hui le plus besoin, et cette chose est très claire dans les perspectives et dans les objectifs pastoraux de l’Amoris laetitia, est le discernement. Nous sommes habitués au « on peut ou on ne peut pas ». La morale utilisée dans l’Amoris laetitia est la morale thomiste la plus classique, celle de saint Thomas, et non celle du thomisme décadent, comme celui que certains ont étudié. J’ai moi-même également connu, au cours de ma formation, la manière de penser « on peut ou on ne peut pas », « jusque-là on peut, jusque-là on ne peut pas ». Je ne sais pas si tu te souviens [et ici, le pape regarde l’une des personnes présentes] de ce jésuite colombien qui vint nous enseigner la morale au « Collegio Massimo » ; lorsque l’on en vint à parler du sixième commandement, l’un d’entre nous se hasarda à poser une question : « Les fiancés peuvent-ils s’embrasser ? » Pouvaient-ils s’embrasser ! Vous comprenez ? Et il répondit : « Bien sûr qu’ils le peuvent ! Il n’y a pas de problème ! Il suffit cependant qu’ils mettent un mouchoir entre eux. » Il s’agissait d’une forma mentis de la manière de faire de la théologie en général. Une forma mentis fondée sur la limite. Et nous en supportons les conséquences.

Si vous regardez le panorama des réactions suscitées par l’Amoris laetitia, vous verrez que les plus importantes critiques dirigées contre l’Exhortation portent sur le huitième chapitre : un divorcé « peut-il ou ne peut-il pas recevoir la Communion ? » Et à l’inverse, l’Amoris laetitia va dans une direction complètement différente, elle n’entre pas dans ces distinctions, et elle pose le problème du discernement. Lequel était déjà à la base de la morale thomiste classique, grande, véritable. Alors, la contribution que je voudrais voir apportée par la Compagnie est celle d’aider l’Église à grandir dans le discernement. Aujourd’hui, l’Église a besoin de grandir dans le discernement. Et à nous, le Seigneur a donné cette grâce de famille, la grâce de discerner. Je ne sais pas si vous le savez, mais c’est quelque chose que j’ai déjà dit dans d’autres réunions comme celle-là, avec des jésuites : à la fin du généralat du père Ledóchowski, l’Épitome était l’œuvre la plus importante de la spiritualité de la Compagnie. Tout ce que vous deviez faire y était réglementé, dans un énorme mélange entre la Formule de l’Institut, les Constitutions et les règles. Il s’y trouvait même les règles du cuisinier. Et tout était mélangé, sans hiérarchisation. Le père Ledóchowski était très ami avec l’abbé général des bénédictins, et à l’occasion d’une visite, il lui apporta ce texte. Peu de temps après, l’abbé vint le voir et lui dit : « Père général, avec cela, vous avez tué la compagnie de Jésus. » Et il avait raison, car l’Épitome ôtait toute capacité de discernement.

Et puis la guerre est arrivée. Le père Janssens a dû diriger la Compagnie durant l’après-guerre, et il l’a bien fait, comme il a pu, parce que ce n’était pas facile. Et puis est arrivée la grâce du généralat du père Arrupe. Pedro Arrupe, avec le Centre ignacien de spiritualité, la revue Christus et l’élan donné aux Exercices spirituels, a renouvelé cette grâce de famille qu’est le discernement. Il a dépassé l’Épitome, il est revenu à la leçon des pères, à Pierre Favre, à Ignace. En cela, il faut reconnaître le rôle de la vie de la revue Christus à cette époque. Et puis également le rôle du père Luis González avec son Centre de spiritualité : il a parcouru toute la Compagnie pour proposer des Exercices spirituels. Ils allaient, ouvrant les portes, rafraîchissant cet aspect que nous voyons aujourd’hui bien grandi au sein de la Compagnie. Je te dirais, en rappelant cette histoire de famille, qu’il y a eu une période au cours de laquelle nous avions perdu — ou bien si nous ne l’avions pas perdu, disons que nous ne l’utilisions pas beaucoup — le sens du discernement. Aujourd’hui, donnez-le — donnons-le ! — à l’Église, qui en a tellement besoin.



La dernière question est celle d’un théologien de la province du Pérou : « Une question sur la collaboration : quelle aide vous apporte la Compagnie au cours de votre pontificat ? De quelle façon y a-t-il eu collaboration ? Quels ont été vos rapports avec la Compagnie ? »

Dès le deuxième jour qui a suivi mon élection, le père Adolfo Nicolás est venu dans ma chambre à Sainte-Marthe… La collaboration a commencé comme ça. Il est venu me saluer, je logeais encore dans la petite pièce qui m’avait été attribuée pendant le conclave — pas celle dans laquelle je suis maintenant — et là, nous avons discuté. Et les généraux, les deux, Adolfo et maintenant Arturo, ont tous les deux beaucoup misé sur cela. Je crois qu’à ce sujet… le père Spadaro est ici…


Antonio Spadaro : « Je suis là. »

Il est aux premières loges… Je crois que — dès le début — il a été témoin de cette relation avec la compagnie. La disponibilité est totale. Et puis, avec intelligence, comme, par exemple, à propos de la doctrine de la foi : vraiment un grand soutien. Mais personne ne peut accuser le pontificat actuel de « jésuitisme ». Je le dis, et je crois être sincère en le disant. Il s’agit d’une collaboration ecclésiale, dans l’esprit ecclésial. C’est sentir avec l’Église et au sein de l’Église, dans le respect du charisme de la compagnie. Et les documents de la dernière Congrégation générale n’ont pas eu besoin de l’approbation pontificale. Je n’ai absolument pas considéré que cela était nécessaire, car la Compagnie est adulte. Et si elle commet une erreur… il y aura une plainte et puis on verra. Je crois que c’est là la manière de collaborer.


Autre question : « Nous jésuites péruviens, depuis toujours, et particulièrement à notre époque, nous sommes engagés sur les thèmes de la réconciliation et de la justice. Aujourd’hui, il semble que les forces politiques soient en train de parvenir à un accord inattendu, et la réconciliation apparaît comme un appel adressé à tous. On nous propose une réconciliation sans qu’il y ait eu de procès. Ma question est : quelle attitude adopter, quels éléments prendre en compte quand nous souhaitons une réconciliation ? Nous avons l’impression que le mot “réconciliation” est manipulé, et nous sentons que l’on nous propose une justice qui n’a pas bien été élaborée. Qu’en pensez-vous ? »

Merci. Le mot « réconciliation » n’est pas seulement manipulé : il est brûlé. Aujourd’hui — et non seulement ici, mais également dans d’autres pays d’Amérique latine —, le mot « réconciliation » a été affaibli. Lorsque saint Paul décrit notre réconciliation à tous avec Dieu, en le Christ, il entend utiliser une parole forte. Au contraire, aujourd’hui, « réconciliation » est devenu un mot en carton. Ils l’ont rabaissé. Ils l’ont affaibli, non seulement dans son contenu religieux, mais également dans son contenu humain, celui que l’on partage lorsque l’on se regarde dans les yeux. Aujourd’hui, au contraire, tout se traite en sous-main.

Je dirais qu’il ne faut pas accepter ces acrobaties, mais qu’il ne faut pas non plus ramer contre. Il faut dire à ceux qui se servent de ce mot affaibli : utilisez-le vous, mais nous, nous ne l’utiliserons pas, parce qu’aujourd’hui il est brûlé. Mais il faut continuer de travailler, donc, en cherchant à réconcilier les personnes. Depuis le bas, en étant à leur côté, avec une bonne parole, avec une visite, avec un cours qui aide à comprendre, avec l’arme de la prière, qui nous donnera la force et fera des miracles, mais surtout avec l’arme humaine de la persuasion, qui est humble. La persuasion agit ainsi : avec humilité.

Moi, je propose ceci : aller à la rencontre de l’adversaire, se mettre devant l’autre, si l’occasion se présente… La persuasion ! À propos de la réconciliation qui est proposée aujourd’hui : je ne veux pas aborder le fond et le détail du problème péruvien, car je ne le connais pas, mais je me fie à tes propos, et vu que — comme je te le disais — ce phénomène a lieu également dans d’autres pays d’Amérique latine, je peux te dire qu’il ne s’agit pas d’une véritable et profonde réconciliation, mais d’une négociation. Certes : l’art de la conduite politique implique aussi la capacité de négocier. Cependant, le problème concerne ce qui est négocié lorsque l’on négocie. Si dans le tas de choses que tu apportes sur la table des négociations, tu mets également tes intérêts personnels, alors c’est fini… Nous ne pouvons même pas parler d’une négociation. C’est une autre chose…

Alors, plutôt que de « réconciliation », il vaut mieux parler d’« espérance ». Cherchez un mot qui ne soit pas un cheval de bataille mesquin, utilisé sans sa pleine signification. Je veux le répéter : je ne connais pas dans le détail la situation du Pérou, je me fie à tes propos, mais c’est un phénomène présent dans différents pays d’Amérique latine, c’est pour cela que je peux dire ce que je dis.


Vient ensuite cette question : « Saint-Père, notre province se réduit en nombre, il y a des personnes qui vieillissent, il y a des jeunes qui prennent de nouvelles responsabilités… Nous avons encore de nombreuses institutions. La situation n’est pas des plus faciles… Comment pouvez-vous nous encourager ? Comment pouvez-vous nous inviter à continuer de renforcer notre vocation à suivre Jésus, à vivre au sein de la compagnie de Jésus, dans ces circonstances qui peuvent parfois nous sembler décourageantes ? Comment faire pour ne pas nous tourmenter, pour ne pas être contrariés, mais au contraire pour chercher à vivre ces circonstances avec joie ? Que dire à ceux qui vieillissent et qui voient que les personnes derrière eux sont moins nombreuses, et qu’elles ne pourront pas poursuivre ce qui existait avant avec les mêmes forces ? Que dire aux plus jeunes qui voient autour d’eux des situations difficiles ? »

Tu as dit que nous avons de nombreuses « institutions ». Je me permets de corriger ce propos : nous avons de nombreuses « œuvres ». Il faut faire la distinction entre œuvres et institutions. L’aspect institutionnel est essentiel au sein de la Compagnie. Mais toutes les œuvres ne sont pas des institutions. Peut-être l’ont-elles été, mais le temps a fait de sorte qu’elles ont cessé d’être des institutions. Il faut discerner entre ce qui, aujourd’hui, est une institution — qui attire, qui donne de la force, qui promet, qui est prophétique — de ce qui, à l’inverse, est une œuvre qui, oui, a été une institution en son temps, mais qui désormais semble avoir cessé de l’être. Et il faut faire ce que l’on fait toujours : un discernement pastoral et communautaire.

Le père Arrupe insistait à ce propos. Il faut choisir les œuvres selon ce critère : qu’elles soient des institutions, au sens ignacien du terme, c’est-à-dire qu’elles attirent les personnes, qu’elles apportent une réponse aux exigences d’aujourd’hui. Et cela nécessite que la communauté se mette en état de discernement. C’est peut-être là votre défi… Devant cette réduction des forces et du nombre des jeunes, on pourrait tomber dans une désolation institutionnelle. Non, vous ne pouvez pas vous le permettre. La Compagnie a traversé une période de désolation institutionnelle sous le généralat du père Ricci, qui finit prisonnier au château Saint-Angel. Les lettres que le père Ricci écrivit à la Compagnie à ce moment-là sont une mine de critères de discernement, de critères d’action pour ne pas se laisser engloutir par la désolation institutionnelle. La désolation nous tire vers le bas, c’est une couverture pourrie que l’on nous jette dessus pour voir comment nous nous en sortons, et cela nous conduit à l’amertume, à la désillusion. C’est le discours post-triomphaliste d’Emmaüs : « Nous espérions… », qui est aussi le nôtre lorsque, par exemple, nous utilisons des expressions comme « la glorieuse Compagnie, c’était autre chose », « la cavalerie légère de l’Église… aujourd’hui, au contraire… » Et ainsi de suite.

L’esprit de désolation laisse des traces profondes. Je vous conseille de lire les lettres du père Ricci. Plus tard, le père Roothaan a traversé une autre période de désolation de la Compagnie, à cause de la franc-maçonnerie, mais moins difficile que celle du père Ricci, qui a au contraire abouti à la suppression de la Compagnie. Et il y a eu d’autres périodes de ce type dans l’histoire de la Compagnie.

Par ailleurs, il faut chercher les pères, les pères de l’institutionnalisation de la Compagnie : Ignace, évidemment, Pierre Favre… Nous pouvons ici parler du père Barzana. Je suis resté fasciné par le père Barzana : lorsqu’il était à Santiago del Estero, en Argentine, il parlait douze langues indigènes. On l’appelait le « François-Xavier des Indes occidentales ». Et cet homme, ici, dans le désert, il sema la foi, il a fondé la foi. On dit qu’il était d’origine juive et que son nom était Bar Shana. Cela fait du bien de regarder ces hommes qui ont été capables d’institutionnaliser, et qui ne se sont jamais laissé décourager. Moi, je me demande si François-Xavier, face à l’échec, lorsqu’il a vu la Chine sans pouvoir y pénétrer, s’était désolé. Non, j’imagine qu’il s’est tourné vers le Seigneur, en disant : « Tu ne le veux pas ? Au revoir, donc, c’est bien comme ça. » Il a choisi de suivre le chemin qui lui était proposé, et dans ce cas-là, c’était la mort… Mais c’est bien comme ça !

La désolation : nous ne devons pas la laisser entrer en jeu. Au contraire, nous devons chercher les jésuites consolés. Je ne sais pas, je ne veux pas donner de conseil, mais… cherchez toujours la consolation. Cherchez-la toujours. Comme un point de comparaison de votre état spirituel.

Comme François-Xavier aux portes de la Chine, regardez toujours devant vous… Dieu sait ! Mais le sourire du cœur ne doit pas se troubler. Je ne sais pas, je n’ai pas de recette à te donner. Il y a besoin du discernement des ministères et de l’aspect institutionnel dans un climat de consolation. Lisez les lettres du père Lorenzo Ricci, donc. La manière dont il a voulu choisir la consolation, au cours de la période de plus grande désolation que la Compagnie ait connue, lorsqu’elle savait que les cours européennes étaient sur le point de lui porter le coup de grâce, est une merveille.


« Je voudrais que vous nous disiez quelques mots à propos d’un thème qui engendre beaucoup de désolation au sein de l’Église, et de manière particulière parmi les religieux et le clergé, c’est-à-dire le thème des abus sexuels. Nous sommes très marqués par ces scandales. Que pouvez-vous nous dire à ce propos ? Une parole d’encouragement… »

Hier, j’en ai parlé aux prêtres, aux religieux et aux religieuses chiliens en la cathédrale de Santiago. C’est la plus grande des désolations que l’Église est en train de subir. Cela nous pousse à la honte, mais il faut aussi nous souvenir que la honte est également une grâce très ignacienne, une grâce que saint Ignace nous fait demander lors des trois conversations de la première semaine. Et donc, recevons-la comme une grâce et éprouvons une honte profonde. Nous devons aimer une Église avec des plaies. De nombreuses plaies.

Je vais te raconter quelque chose. Le 24 mars, en Argentine, on fait mémoire du coup d’État militaire, de la dictature, des desaparecidos… et tous les 24 mars, la Plaza de Mayo se remplit pour s’en souvenir. Lors de l’un de ces 24 mars, je suis sorti de l’archevêché pour aller confesser les religieuses carmélites. Au retour, j’ai pris le métro, et je suis descendu non à Plaza de Mayo, mais six pâtés de maisons plus loin. La place était pleine… et j’ai traversé ces pâtés de maisons pour entrer par le côté. Alors que j’étais sur le point de traverser la rue, il y avait un couple avec un enfant de deux ou trois ans, à peu près, et l’enfant courait devant. Le papa lui a dit : « Viens, viens, viens ici… Fais attention aux pédophiles ! » Quelle honte j’ai éprouvée ! Quelle honte ! Ils ne se sont pas rendu compte que j’étais l’archevêque, j’étais un prêtre, et… quelle honte !

Parfois, on débite des « prix de consolation », et quelqu’un va même jusqu’à dire : « D’accord, mais regarde les statistiques… je ne sais pas… 70 % des pédophiles appartiennent au cadre familial, aux connaissances. Et puis dans les gymnases, dans les piscines. Le pourcentage de pédophiles qui sont prêtres catholiques n’atteint pas les 2 %, il est de 1,6 %. Ce n’est pas tant que ça… » Mais c’est terrible, même si ce n’était qu’un seul de nos frères ! Car Dieu l’a oint pour sanctifier les enfants et les adultes, et lui, au lieu de les sanctifier, il les a détruits. C’est horrible ! Il faut écouter ce qu’éprouve un abusé ou une abusée ! Le vendredi — parfois, cela se sait, et d’autres fois, non —, je rencontre habituellement certains d’entre eux. Au Chili, j’ai également fait cette rencontre. Comme leur procès est très dur, ils demeurent anéantis. Anéantis !

Pour l’Église, c’est une grande humiliation. Cela montre non seulement notre fragilité, mais aussi, disons-le clairement, notre niveau d’hypocrisie. À propos des cas de corruption — à prendre dans le sens d’un abus de type institutionnel —, il est singulier de voir qu’il existe plusieurs congrégations, relativement récentes, dont les fondateurs sont tombés dans ces abus. Ce sont des cas publics. Le pape Benoît a dû dissoudre une congrégation masculine qui regroupait de nombreux membres. Son fondateur avait répandu ces habitudes. Cette congrégation avait également une branche féminine, et sa fondatrice avait aussi répandu ces habitudes. Lui abusait de religieux jeunes et immatures. Le pape Benoît avait engagé la procédure concernant la branche féminine. Il m’est revenu de la dissoudre. Vous avez ici de nombreux cas douloureux. Mais ceci est curieux : le phénomène de l’abus a touché certaines congrégations récentes, prospères.

Dans ces congrégations, l’abus est toujours le fruit d’une mentalité liée au pouvoir, dont les racines malignes doivent être soignées. Et j’ajoute même qu’il existe trois niveaux d’abus qui vont ensemble : l’abus d’autorité — avec ce que signifie mélanger le for intérieur et le for extérieur —, l’abus sexuel, et les imbroglios économiques.

Il y a toujours de l’argent au milieu : le diable entre par le portefeuille. Ignace place justement le premier degré des tentations du démon dans la richesse… puis viennent la vanité et l’orgueil, mais en premier, il y a la richesse. Au sein des nouvelles congrégations qui sont tombées dans ce travers des abus, les trois niveaux se retrouvent souvent mêlés.

Pardon pour mon manque d’humilité, mais je te suggère de lire ce que j’ai dit aux Chiliens, qui est mieux pensé et mieux raisonné que ce que je pourrais dire maintenant de manière improvisée.


« Aidez-nous dans ce processus de discernement, qui est celui de la Compagnie universelle. Le père Sosa nous appelle à réfléchir vers où la Compagnie doit se diriger en ces temps, en considérant nos faiblesses et nos forces. Vous avez une vision universelle, vous nous connaissez bien, vous savez quel pourrait être notre contribution à l’Église universelle. Vous pourriez nous aider en nous disant, par exemple, comment vous voyez la manière dont l’Esprit, maintenant, oriente l’Église vers l’avenir, vers le futur. Vers où nous devrions suivre les sentiers de l’Esprit, en jésuites, là où nous sommes — et non uniquement dans la province du Pérou — pour demeurer à son service. Quelques lignes directrices qui pourraient être intégrées comme composantes de notre programme... »

Merci. Je te réponds avec un seul mot. J’aurais l’air de ne rien dire, mais, au contraire, je dis tout. Et ce mot est « Concile ». Reprenez en main le concile Vatican II, relisez la Lumen Gentium. Hier, avec les évêques chiliens — ou bien avant-hier, je ne sais plus quel jour nous sommes aujourd’hui ! —, je les exhortais à la décléricalisation. S’il y a une chose de très claire, c’est la conscience du saint peuple fidèle de Dieu, infaillible in credendo, comme nous l’enseigne le Concile. Il fait avancer l’Église. La grâce de l’accomplissement de la mission et de l’annonce de Jésus-Christ nous est donnée avec le baptême. À partir de là, nous pouvons aller de l’avant…

Il ne faut jamais oublier que l’évangélisation est menée à bien par l’Église en tant que peuple de Dieu. Le Seigneur veut une Église évangélisatrice, je le perçois nettement. C’est ce qui m’est venu du cœur, avec simplicité, lors des quelques minutes au cours desquelles j’ai pris la parole pendant les Congrégations générales préparatoires au Conclave. Une Église qui se tourne vers l’extérieur, une Église qui sort pour annoncer Jésus-Christ. Après ou au moment même où elle l’adore et où elle se remplit de Lui. Je cite toujours un exemple venu de l’Apocalypse, où nous pouvons lire : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai. » Le Seigneur est dehors et il veut entrer. Parfois, cependant, le Seigneur est à l’intérieur et il frappe pour que nous le laissions sortir ! Le Seigneur est en train de nous demander d’être une Église à l’extérieur, une Église en sortie. Une Église dehors. Une Église hôpital de campagne… Ah, les blessures du peuple de Dieu ! Parfois, le peuple de Dieu est blessé par une catéchèse rigide, moraliste, du « on peut ou on ne peut pas », ou par une absence de témoignage.

Une Église pauvre pour les pauvres ! Les pauvres ne sont pas une formule théorique du parti communiste. Les pauvres sont le cœur de l’Évangile. Ils sont le cœur de l’Évangile ! Nous ne pouvons pas prêcher l’Évangile sans les pauvres. Alors je te le dis : je sens que c’est dans cette direction que l’Esprit nous conduit. Et il y a de fortes résistances. Mais je dois aussi dire que, pour moi, voir naître des résistances est un bon signe. C’est le signe que nous sommes sur la bonne voie, que le chemin est le bon. Autrement, le démon ne se donnerait pas de mal pour opposer des résistances.

Je te dirais que les critères sont les suivants : la pauvreté, l’accomplissement de la mission, la conscience de peuple fidèle de Dieu… En Amérique latine, en particulier, vous devriez vous interroger : « En quoi donc notre peuple a-t-il été créatif ? » Avec quelques écarts, certes, mais il a été créatif dans la piété populaire. Et pourquoi notre peuple a-t-il été capable d’être ainsi créatif dans la piété populaire ? Parce que le clergé ne s’y intéressait pas, et qu’alors il laissait faire… et le peuple allait de l’avant…

Et puis, oui, ce que l’Église demande aujourd’hui à la Compagnie — cela, je l’ai déjà dit de partout, et le père Spadaro, qui publie ces choses, s’est déjà lassé de l’écrire —, c’est d’enseigner avec humilité à discerner. Oui, cela, je vous le demande officiellement, en tant que souverain pontife. De manière générale, surtout, nous qui appartenons au milieu de la vie religieuse, prêtres, évêques, nous faisons parfois preuve de peu de capacités à discerner, nous ne savons pas le faire, car nous avons été éduqués dans une autre théologie, peut-être plus formaliste. Nous nous arrêtons au « on peut ou on ne peut pas », comme je le disais également aux jésuites chiliens à propos des résistances opposées à l’Amoris laetitia. Certains réduisent tout le résultat des deux Synodes, tout le travail accompli, au « on peut ou on ne peut pas ». Aidez-nous, donc, à discerner. Certes, celui qui ne sait pas discerner ne peut enseigner à discerner. Et pour discerner, il faut entrer en exercices, il faut s’examiner. Il faut toujours commencer par soi-même.


Je vous remercie beaucoup. Priez pour moi ! Je vous confie une grâce très importante : à partir du moment où je me suis rendu compte que j’allais être élu pape, j’ai ressenti une grande paix qui ne m’a pas abandonné jusqu’à aujourd’hui. Priez le Seigneur pour qu’il me la conserve !
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Source : http://www.paroleetsilence.com
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