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 Méditation de carême du pape François avec les prêtres de son diocèse

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Date d'inscription : 17/03/2013

04032017
MessageMéditation de carême du pape François avec les prêtres de son diocèse



Le pape François a rencontré le clergé du diocèse de Rome pour le traditionnel rendez-vous du début du Carême, ce jeudi 2 mars 2017, dans la Basilique papale de Saint-Jean-du-Latran. À son arrivée dans la basilique, le pape a confessé 15 prêtres. Il a ensuite donné une méditation. IL a conclu la rencontre par la prière de l’angélus.

Méditation du pape François :

Le progrès de la foi dans la vie du prêtre

« Seigneur, augmente en nous la foi ! » (Lc 17,5). Cette question jaillit spontanément chez les disciples quand le Seigneur leur parlait de la miséricorde et leur a dit que nous devions pardonner soixante-dix fois sept fois. « Augmente en nous la foi », demandons nous aussi, au début de cette conversation. Nous le demandons avec la simplicité du Catéchisme qui nous dit : « Pour vivre, croître et persévérer jusqu’à la fin dans la foi, nous devons la nourrir par la Parole de Dieu ; nous devons implorer le Seigneur de l’augmenter». C’est une foi qui «doit  » agir par la charité  » (Ga 5, 6 ; cf. Jc 2, 14-26), être portée par l’espérance (cf. Rm 15, 13) et être enracinée dans la foi de l’Église.» (n. 162).

Cela m’aide de m’appuyer sur trois points fermes : la mémoire, l’espérance et le discernement du moment. La mémoire, comme dit le Catéchisme, est enracinée dans la foi de l’Église, dans la foi de nos pères ; l’espérance est ce qui nous soutient dans la foi ; et le discernement du moment, je le garde présent au moment d’agir, de mettre en pratique cette « foi qui agit par la charité ».

Je le formule ainsi :

-Je dispose d’une promesse – il est toujours important de se rappeler la promesse du Seigneur qui m’a mis en chemin –

-Je suis en chemin – j’ai l’espérance – : l’espérance m’indique l’horizon, me guide : elle est l’étoile et aussi ce qui me soutient, elle est l’ancre, ancrée dans le Christ.

-Et au moment spécifique, à chaque carrefour de routes, je dois discerner un bien concret, le pas en avant dans l’amour que je peux faire, et aussi la manière dont le Seigneur veut que je le fasse.

Faire mémoire des grâces passées confère à notre foi la solidité de l’incarnation ; elle la situe à l’intérieur d’une histoire, l’histoire de la foi de nos pères, qui « sont tous morts [dans la foi] sans avoir connu la réalisation des promesses ; mais ils l’avaient vue et saluée de loin » (He 11,13) [1]. Nous, « entourés de cette immense nuée de témoins », regardant là où ils regardent, nous gardons les yeux  «  fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi » (He 12,2).

L’espérance, pour sa part, est celle qui ouvre la foi aux surprises de Dieu. Notre Dieu est toujours plus grand que tout ce que nous pouvons penser et imaginer de lui, de ce qui lui appartient et de sa manière d’agir dans l’histoire. L’ouverture de l’espérance confère à notre foi une fraîcheur et un horizon. Ce n’est pas l’ouverture d’une imagination velléitaire qui projetterait ses rêves et ses propres désirs, mais l’ouverture qui provoque en nous de voir la spoliation de Jésus, « renonçant à la joie qui lui était proposée, il a enduré la croix en méprisant la honte de ce supplice, et il siège à la droite du trône de Dieu. » (He 12,2). L’espérance qui attire, paradoxalement, ce n’est pas l’image du Seigneur transfiguré qui la génère, mais son image ignominieuse. « J’attirerai tout le monde à moi » (Jn 12,32). C’est le don total du Seigneur sur la croix, ce qui nous attire, parce qu’il révèle la possibilité d’être la plus authentique. C’est la spoliation de celui qui ne s’empare pas de la promesse de Dieu mais qui, en véritable testateur, passe la flamme de l’héritage à ses enfants : « Or, quand il y a testament, il est nécessaire que soit constatée la mort de son auteur.» (He 9,16).

Enfin, le discernement est ce qui concrétise la foi, ce qui la rend « agissante par la charité » (Ga 5,6), ce qui permet de donner un témoignage crédible : « moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai la foi. » (Jc 2,18). Le discernement regarde en premier lieu ce qui plaît à notre Père « qui voit dans le secret » (Mt 6,4-6), ne regarde pas les modèles de perfection des paradigmes culturels. Le discernement est « du moment » parce qu’il est attentif, comme la Vierge Marie à Cana, au bien de son prochain qui peut faire en sorte que le Seigneur anticipe « son heure » ou qu’il « saute » un sabbat pour remettre debout celui qui était paralysé. Le discernement du moment opportun (kairos) est fondamentalment riche de mémoire et d’espérance : en se souvenant avec amour, il oriente avec lucidité son regard vers ce qui guide le mieux vers la Promesse.

Et ce qui guide le mieux est toujours en relation avec la croix. Avec cette dépossession de ma volonté, avec ce drame intérieur du « non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26-39) qui me met dans les mains du Père et fait en sorte que ce soit lui qui guide ma vie.

Grandir dans la foi

Je reviens un instant au thème de la « croissance ». Si vous relisez avec attention Evangelii gaudium – qui est un document programmatique – vous verrez qu’il parle toujours de « croissance » et de « maturation », dans la foi comme dans l’amour, dans la solidarité comme dans la compréhension de la parole [2]. Evangelii gaudium a une perspective dynamique. « Le mandat missionnaire du Seigneur comprend l’appel à la croissance de la foi quand il indique : « leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 20). Ainsi apparaît clairement que la première annonce doit donner lieu aussi à un chemin de formation et de maturation. » (n. 160).

Je souligne ceci : chemin de formation et de maturation dans la foi. Et prendre ceci au sérieux implique que « Il ne serait pas correct d’interpréter cet appel à la croissance exclusivement ou prioritairement comme une formation doctrinale. » (n. 161) La croissance dans la foi se produit à travers les rencontres avec le Seigneur au cours de la vie. Ces rencontres se gardent comme un trésor dans la mémoire et sont notre foi vive, dans une histoire de salut personnel.

Dans ces rencontres, l’expérience est celle d’une plénitude incomplète. Incomplète, parce que nous devons continuer à marcher ; plénitude, parce que, comme dans toutes les choses humaines et divines, dans chaque partie se trouve le tout [3]. Cette maturation constante vaut pour le disciple comme pour le missionnaire, pour le séminariste comme pour le prêtre et l’évêque. Au fond, c’est ce cercle vertueux auquel se réfère le Document d’Aparecida qui a forgé la formule « disciples missionnaires ».

Le point fixe de la croix

Quand je parle de points fixes ou de « faire pivot », l’image que j’ai à l’esprit est celle du jouer de basket-ball, qui plante son pied par terre comme un « pivot » en effectuant des mouvements pour protéger la balle ou pour trouver un espace pour la passer, ou pour prendre son élan et aller au filet. Pour nous, ce pied planté au sol, autour duquel nous pivotons, est la croix du Christ. Une phrase écrite sur le mur de la chapelle de la Maison de retraites de San Miguel (Buenos Aires) disait : « La Croix est fixe, tandis que le monde tourne » (Stat crux dum volvitur orbis », devise de saint Bruno et des chartreux). Puis quelqu’un se déplace en protégeant la balle, avec l’espérance de marquer un panier et en cherchant à comprendre à qui la passer.

La foi – le progrès et la croissance dans la foi – se fonde toujours sur la Croix : « il a plu à Dieu de sauver les croyants par cette folie qu’est la proclamation de l’Évangile » d’ « un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Cor 1,21.23). En gardant donc, comme le dit la lettre aux Hébreux, « les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi », nous avançons et nous exerçons notre mémoire – en nous rappelant cette « immense nuée de témoins » – et nous courons avec espérance « l’épreuve qui nous est proposée », en discernant les tentations contre la foi ; « et vous ne serez pas accablés par le découragement » (cf. He 12,1-3).

Mémoire deutéronomique

Dans Evangelii gaudium, j’ai voulu mettre en relief cette dimension de la foi que j’appelle deutéronomique, par analogie avec la mémoire d’Israël : « La joie évangélisatrice brille toujours sur le fond de la mémoire reconnaissante : c’est une grâce que nous avons besoin de demander. Les Apôtres n’ont jamais oublié le moment où Jésus toucha leur cœur : « C’était environ la dixième heure »  (Jn 1,39) » (n. 13).

Dans « l’immense nuée de témoins » […], on distingue certaines personnes qui ont marqué particulièrement pour faire germer notre joie croyante :  « Souvenez-vous de ceux qui vous ont dirigés : ils vous ont annoncé la parole de Dieu » (He 13,7). Parfois il s’agit de personnes simples et proches qui nous ont initié à la vie de la foi : « J’ai souvenir de la foi sincère qui est en toi : c’était celle qui habitait d’abord Loïs, ta grand-mère, et celle d’Eunice, ta mère » (2 Tm 1,5). Le croyant est fondamentalement « quelqu’un qui fait mémoire » (ibid).

La foi s’alimente et se nourrit de la mémoire. La mémoire de l’Alliance que le Seigneur a faite avec nous : il est le Dieu de nos pères et de nos grands-parents. Il n’est pas le Dieu du dernier moment, un Dieu sans histoire de famille, un Dieu qui, pour répondre à tous les nouveaux paradigmes, devrait écarter les précédents comme s’ils étaient vieux et ridicules. L’histoire familiale n’est « jamais démodée ».

Les vêtements et les chapeaux de nos grands-parents pourront sembler vieux, les photos seront couleur seppia, mais l’affection et l’audace de nos pères, qui se sont dépensés pour que nous puissions être ici et avoir ce que nous avons, sont une flamme allumée dans tous les cœurs nobles.

Gardons bien présent à l’esprit que progresser dans la foi ce n’est pas seulement la résolution volontariste de croire davantage à partir de maintenant : c’est aussi l’exercice de retourner avec la mémoire aux grâces fondamentales. On peut « progresser en arrière », en allant chercher de nouveau des trésors et des expériences qui étaient oubliés et qui contiennent bien souvent les clés pour comprendre le présent. C’est quelque chose de vraiment « révolutionnaire » : aller aux racines. Plus la mémoire du passé est lucide, plus clairement s’ouvre l’avenir, parce qu’on peut voir la route réellement neuve et la distinguer des routes déjà parcourues qui n’ont mené nulle part. La foi grandit en se souvenant, en reliant les choses avec l’histoire réelle vécue par nos pères et par tout le peuple de Dieu, par toute l’Église.

C’est pourquoi l’Eucharistie est le mémorial de notre foi, ce qui nous situe toujours de nouveau, quotidiennement, dans l’événement fondamental de notre salut, dans la Passion, la mort et la résurrection du Seigneur, centre et pivot de l’histoire. Toujours revenir à ce mémorial – l’actualiser dans un sacrement qui se prolonge dans la vie – c’est progresser dans la foi. Comme le disait saint Alberto Hurtado : « La messe est ma vie et ma vie est une messe prolongée » [4].

Pour remonter aux sources de la mémoire, cela m’aide toujours de relire un passage du prophète Jérémie et un autre du prophète Osée, dans lesquels ils nous parlent de ce que le Seigneur de son peuple. Pour Jérémie, le souvenir du Seigneur est celui de l’épouse aimée de sa jeunesse, qui lui a ensuite été infidèle. « Je me souviens – dit-il à Israël –, de la tendresse de tes jeunes années, ton amour de jeune mariée, lorsque tu me suivais au désert […]. Israël était consacré au Seigneur » (2,2-3).

Le Seigneur reproche à son peuple son infidélité, qui s’est révélée un mauvais choix : « Oui, mon peuple a commis un double méfait : ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ! […] Mais tu dis : « Rien à faire ! Non, j’aime les étrangers et je veux courir à leur suite ! » (2,13.25).

Pour Osée, le souvenir du  Seigneur est celui du fils choyé et ingrat : « Oui, j’ai aimé Israël dès son enfance, et, pour le faire sortir d’Égypte, j’ai appelé mon fils. Quand je l’ai appelé, il s’est éloigné pour […] brûler des offrandes aux idoles. C’est moi qui lui apprenais à marcher, en le soutenant de mes bras, et il n’a pas compris que je venais à son secours. Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger. […] Mon peuple s’accroche à son infidélité » (11,1-4.7).

Aujourd’hui comme alors, l’infidélité et l’ingratitude des pasteurs rejaillissent sur les plus pauvres du peuple fidèle, qui restent à la merci des étrangers et des idolâtres.

L’espérance, pas seulement dans l’avenir

La foi est soutenue et progresse grâce à l’espérance. L’espérance est l’ancre ancrée dans le ciel, dans le futur transcendant, dont le futur temporel – considéré sous une forme linéaire – n’est qu’une expression. L’espérance est ce qui dynamise le regard à l’intérieur de la foi, qui conduit à trouver des choses nouvelles dans le passé – dans les trésors de la mémoire – parce qu’elle renontre le Dieu qu’elle espère voir dans le futur. En outre, l’espérance s’étend jusqu’aux limites, dans toute la largeur et dans toute l’épaisseur du présent quotidien et immédiat, et elle voit des possibilités nouvelles dans le prochain et dans ce qui peut être fait ici, aujourd’hui. L’espérance, c’est savoir voir, dans le visage des pauvres que je rencontre aujourd’hui, ce Seigneur qui viendra un jour nous juger selon le protocole de Matthieu 25 « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (v. 40).

Ainsi la foi progresse existentiellement en croyant en cet « impulsion » transcendante qui se met en mouvement – qui est active et agissante – vers le futur, mais aussi vers le passé et dans toute l’ampleur du moment présent. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la phrase de Paul aux Galates, quand il dit que ce qui vaut est « la foi qui agit par la charité » (5,6) : une charité qui, quand elle fait mémoire, s’active en confessant, dans la louange et dans la joie, que l’amour lui a déjà été donné ; une carité qui, lorsqu’elle regarde en avant et vers le haut, confesse son désir de dilater son cœur dans la plénitude du plus grand bien ; ces deux confessions d’une foi riche de gratitude et d’espérance, se traduisent dans l’action présente : la foi se confesse dans la pratique, en sortant de soi, en se laissant transcender dans l’adoration et le service.

Discernement du moment

Nous voyons ainsi comment la foi, dynamisée par l’espérance de découvrir le Christ dans l’épaisseur du présent, est liée au discernement.

C’est le propre du discernement de faire d’abord un pas en arrière, comme lorsqu’on rétrograde un peu pour mieux voir le panorama. Il y a toujours une tentation dans la première impulsion qui pousse à vouloir résoudre quelque chose immédiatement. En ce sens, je crois qu’il y a un premier discernement, grand et fondateur, à savoir celui qui ne se laisse pas tromper par la force du mal, mais qui sait voir la victoire de la croix du Christ dans toutes les situations humaines. À ce point, j’aimerais relire avec vous un passage entier d’Evangelii gaudium, parce qu’il aide à discerner cette tentation insidieuse que j’appelle le pessimisme stérile : « Une des plus sérieuses tentations qui étouffent la ferveur et l’audace est le sens de l’échec, qui nous transforment en pessimistes mécontents et déçus au visage assombri. Personne ne peut engager une bataille si auparavant il n’espère pas pleinement la victoire. Celui qui commence sans confiance a perdu d’avance la moitié de la bataille et enfouit ses talents. Même si c’est avec une douloureuse prise de conscience de ses propres limites, il faut avancer sans se tenir pour battu, et se rappeler ce qu’a dit le Seigneur à saint Paul : « Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). Le triomphe chrétien est toujours une croix, mais une croix qui en même temps est un étendard de victoire, qu’on porte avec une tendresse combative contre les assauts du mal. Le mauvais esprit de l’échec est frère de la tentation de séparer prématurément le grain de l’ivraie, produit d’un manque de confiance anxieux et égocentrique. […] Dans tous les cas, en pareilles circonstances, nous sommes appelés à être des personnes-amphores pour donner à boire aux autres. Parfois, l’amphore se transforme en une lourde croix, mais c’est justement sur la Croix que le Seigneur, transpercé, s’est donné à nous comme source d’eau vive. Ne nous laissons pas voler l’espérance ! » (85-86).

Ces formulations « ne nous laissons pas voler… » me viennent des règles de discernement de saint Ignace, qui a l’habitude de représenter le démon comme un voleur. Il se comporte comme un capitaine, dit Ignace, qui, pour vaincre et dérober ce qu’il désire, nous combat dans notre partie la plus faible (cf. Exercices spirituels, 327). Et dans notre cas, dans l’actualité, je crois qu’il cherche à nous voler la joie – qui est comme nous voler le présent [5] – et l’espérance – sortir, marcher – qui sont les grâces que je demande et que je fais demander le plus pour l’Église en ce moment.

Il est important, à ce point, de faire un pas en avant et de dire que la foi progresse quand, dans le moment présent, nous discernons comment concrétiser l’amour dans le bien possible, rapporté au bien de l’autre. Le premier bien de l’autre est de pouvoir grandir dans la foi. La prière communautaire des disciples, « Augmente en nous la foi ! » sous-tend la conscience que la foi est un bien communautaire. Il faut en outre considérer que cherche le bien de l’autre nous fait prendre un risque. Comme dit Evangelii gaudium : « Un cœur missionnaire est conscient […] que lui-même doit croître dans la compréhension de l’Évangile et dans le discernement des sentiers de l’Esprit, et alors, il ne renonce pas au bien possible, même s’il court le risque de se salir avec la boue de la route » (45).

Dans ce discernement, l’acte de foi dans le Christ présent dans le plus pauvre, dans le plus petit, dans la brebis perdue, dans l’ami insistant, est implicite. Le Christ présent dans celui qui vient à notre rencontre – en se faisant voir, comme Zachée ou la pécheresse qui entre avec son vase de parfum, ou presque sans se faire remarquer, comme l’hémorroïse – ; ou le Christ présent dans celui que nous-même accostons, en éprouvant de la compassion quand nous le voyons de loin, étendu sur le bord de la route. Croire que là est le Christ, discerner la meilleure façon de faire un petit pas vers lui, pour le bien de cette personne, est un progrès dans la foi. De même que louer est un progrès dans la foi et désirer plus est un progrès dans la foi.

Cela peut nous faire du bien de nous arrêter maintenant un peu sur ce progrès dans la foi qui advient grâce au discernement du moment. Le progrès de la foi dans la mémoire et dans l’espérance est plus développé. En revanche, ce point fixe du discernement, peut-être pas tant. Il peut même sembler que là où il y a la foi, il ne devrait pas y avoir besoin de discernement : on croit et cela suffit. Mais ceci est dangereux, surtout si nous remplassons les actes de foi renouvelés dans une personne – dans le Christ notre Seigneur – qui ont tout le dynamisme que nous venons de voir, par des actes de foi purement intellectuels, dont le dynamisme s’épuise à faire des réflexions et à élaborer des formulations abstraites. La formulation conceptuelle est un moment nécessaire de la pnsée, comme choisir un moyen de transport est nécessaire pour atteindre un but. Mais la foi ne s’épuise pas dans une formulation abstraite ni la charité dans un bien particulier mais le propre de la foi et de la charité est de grandir et de progresser en s’ouvrant à une plus grande confiance et à un bien commun plus grand. Le propre de la foi est d’être « agissante », active, et de même la charité. Et la pierre de comparaison est le discernement. En effet, la foi peut se fossiliser, en conservant l’amour reçu, en le transformant en un objet à enfermer dans un musée ; et la foi peut aussi se volatiliser, dans la projection de l’amour désiré, en le transformant en un objet virtuel qui n’existe que sur l’île des utopies. Le discernement de l’amour réel, concret et possible au moment présent, en faveur du prochain le plus dramatiquement démuni, fait que la foi devient active, créative et efficace.

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[1] Cf. Discours aux représentants pontificaux, 21 juin 2013.

[2] Cf. nn. 160, 161, 164, 190.

[3] Cf. J.M. Bergoglio, Message à la messe pour l’éducation, Pâques 2008.

[4] Un fuego que enciende otros fuegos, Santiago de Chile, 2004, 69-70; cfr Doc. de Aparecida 191.

[5] Voir aussi ES 333: Cinquième règle. Il faut avoir soin d’examiner, de discuter exactement nos pensées, quant au commencement, au milieu et à la fin. Si rien ne s’y dément, c’est une preuve certaine qu’elles sont des suggestions du bon ange. Mais si, en raisonnant sur ces pensées, nous venons à y découvrir quelque chose, ou qui soit mal en soi-même ou qui détourne du bien, ou qui porte à un moindre bien que ce qu’on avait d’abord résolu, ou même quelque chose qui gêne, fatigue, tourmente l’âme, et lui ôte la paix et la tranquillité dont elle jouissait auparavant, ce sera un signe évident que l’auteur de cette pensée est l’esprit malin, qui toujours en effet s’oppose à notre salut et à notre véritable avantage.
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Source : https://fr.zenit.org/

L’image de Simon-Pierre « passée au crible »

Pour concrétiser cette réflexion sur une foi qui grandit avec le discernement du moment, contemplons l’image de Simon-Pierre « passée au crible » (cf. Lc 22,31), que le Seigneur a préparé de manière paradigmatique pour qu’avec sa foi éprouvée, il nous confirme nous tous qui « aimons le Christ sans l’avoir vu » (cf. 1 P 1,8 ).

Nous entrons pleinement dans le paradoxe selon lequel celui qui doit nous confirmer dans la foi est celui-là même à qui le Seigneur reproche souvent son « peu de foi ». Le Seigneur, en général, indique d’autres personnes comme exemples de grande foi. Il loue très souvent, avec une emphase notable la foi de personnes simples et d’autres qui n’appartiennent pas au peuple d’Israël – pensons au centurion (cf. Lc 7,9) et à la femme syro-phénicienne (cf. 15,28) – tandis qu’aux disciples, et à Simon-Pierre en particulier, il reproche souvent leur « peu de foi » (Mt 14,31).

En gardant à l’esprit le fait que les réflexions du Seigneur sur la grande foi et le peu de foi ont une intention pédagogique et sont un stimulant pour augmenter le désir de grandir dans la foi, nous nous concentrons sur un passage central dans la vie de Simon-Pierre, celui où Jésus lui dit qu’il « a prié » pour sa foi. C’est le moment qui précède la passion ; les apôtres viennent de discuter pour savoir qui d’entre eux était le traître et qui était le plus grand, et Jésus dit à Simon : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous passer au crible comme le blé. Mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22,31-32).

Précisons les termes, puisque les demandes du Seigneur au Père sont des choses qu’il faut garder précieusement dans le cœur. Considérons que le Seigneur « prie » [6] pour Simon mais en pensant à nous : « défaillir » traduit « ekleipo » – d’où « s’éclipser » – et l’image d’une foi éclipsée par le scandale de la passion est très plastique. C’est cette expérience que nous appelons désolation : quelque chose couvre la lumière.

« Revenir » (epistrepsas) exprime ici le sens de « se convertir », de revenir à la consolation précédente après une expérience de désolation et être passé au crible par le démon.

« Affermir » (sterizon) se dit dans le sens de « consolider » (histemi) la foi afin que désormais elle soit « déterminée » (cf. Lc 9,51). Une foi qu’aucun vent de doctrine ne peut secouer (cf. Ep 4,14). Plus loin, nous nous arrêterons encore sur ce « passage au crible ». Nous pouvons relire ainsi les paroles du Seigneur : « Simon, Simon, […] j’ai prié le Père pour toi, pour que ta foi ne demeure pas éclipsée (par mon visage défiguré, en toi qui l’a vu transfiguré) ; et toi, une fois que tu seras sorti de cette expérience de désolation dont le démon a profité pour te passer au crible, affermis (avec ta foi éprouvée) la foi de tes frères ».

Ainsi, nous voyons que la foi de Simon-Pierre a un caractère spécial : c’est une foi éprouvée et avec elle, il a la mission d’affermir et de consolider la foi de ses frères, notre foi. La foi de Simon-Pierre est moins grande que celle de tant de petits du peuple fidèle de Dieu. Il y a même des païens, comme le centurion, qui ont une foi plus grande au moment d’implorer la guérison d’un malade de leur famille. La foi de Simon est plus lente que celle de Marie-Madeleine et de Jean. Jean croit simplement en voyant le signe du suaire et il reconnaît le Seigneur sur la rive du lac en entendant simplement ses paroles. La foi de Simon-Pierre a des moments de grandeur, comme lorsqu’il confesse que Jésus est le Messie, mais à ces moments succèdent presque immédiatement d’autres de grande erreur, d’extrême fragilité et de désarçonnement total, comme lorsqu’il veut éloigner le Seigneur de la croix, ou quand il coule irrémédiablement dans le lac ou quand il veut défendre le Seigneur de son épée. Pour ne pas parler du moment honteux des trois reniements devant les serviteurs.

Nous pouvons distinguer trois types de pensées, lourdes de sentiments [7], qui interagissent dans les épreuves de foi de Simon-Pierre : certaines sont les pensées qui lui viennent de sa manière d’être ; d’autres pensées sont directement provoquées par le démon (par l’esprit mauvais) ; et un troisième type de pensées sont celles qui viennent directement du Seigneur ou du Père (du bon esprit).

a) Les deux noms et le désir de marcher vers Jésus sur les eaux

Nous voyons, en premier lieu, comment le Seigneur entre en relation avec l’aspect le plus humain de la foi de Simon-Pierre. Je parle de cette saine estime de soi par laquelle on croit en soi et dans l’autre, dans sa capacité d’être digne de foi, sincère et fidèle, sur laquelle se base toute amitié humaine. Il y a deux épisodes dans la vie de Simon-Pierre, où l’on peut voir une croissance dans la foi que l’on pourrait dire sincère. Sincère dans le sens de sans complications, dans laquelle une amitié grandit en approfondissant qui est chacun sans qu’il y ait d’ombre. Le premier épisode est celui des deux noms ; l’autre, quand Simon-Pierre demande au Seigneur de lui commander d’aller vers lui en marchant sur les eaux.

Simon entre en scène quand son frère André va le chercher et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » (Jn 1,41) ; et il suit son frère qui le conduit à Jésus. Et là se produit immédiatement le changement de nom. Il s’agit d’un choix que fait le Seigneur en vue d’une mission, celle d’être Pierre, fondement solide de la foi sur laquelle il édifiera son Église. Notons que, plutôt que de changer le nom de Simon, en fait, ce que fait le Seigneur est d’ajouter celui de Pierre.

Ce fait est déjà en soi motif de tension et de croissance. Pierre se déplacera toujours autour du pivot qu’est le Seigneur, tournant et sentant le poids et le mouvement de ses deux noms : celui de Simon – le pêcheur, le pécheur, l’ami… – et celui de Pierre, le Roc sur lequel on construit, celui qui a les clés, qui a le dernier mot, qui soigne et fait paître les brebis. Cela me fait du bien de penser que Simon est le nom par lequel Jésus l’appelle quand ils parlent et se disent des choses en amis, et Pierre est le nom par lequel le Seigneur le présente, le justifie, le défend et le met en avant d’une manière unique comme l’homme qui a toute sa confiance, devant les autres. Même si c’est lui qui lui donne le nom de « Pierre », Jésus l’appelle Simon.

La foi de Simon-Pierre progresse et grandit dans la tension entre ces deux nom, dont le point fixe, le pivot, est centré en Jésus.

Avoir deux noms le décentre. Il ne peut se centrer sur aucun d’eux. S’il voulait que Simon soit son point fixe, il devrait toujours dire : « Seigneur, éloigne-toi de moi car je suis un homme pécheur » (Lc 5,8 ). S’il prétendait se centrer exclusivement sur le fait d’être Pierre et s’il oubliait ou couvrait tout ce qui est de Simon, il deviendrait une pierre de scandale, comme cela lui arrive lorsque « il ne se comportait pas strictement selon la vérité de l’Évangile » comme lui dit Paul, parce qu’il avait caché le fait d’être allé manger avec les païens (cf. Ga 2,11-14). Se maintenir Simon (pêcheur et pécheur) et Pierre (la pierre et la clé pour les autres) l’obligera à se décentrer constamment pour ne tourner qu’autour du Christ, l’unique centre.

L’image de ce décentrement, sa mise en acte, est quand il demande à Jésus de lui ordonner d’aller vers lui sur les eaux. Là, Simon-Pierre montre son caractère, son rêve, son attraction pour imiter Jésus. Quand il coule, parce qu’il cesse de regarder le Seigneur et qu’il regarde les vagues s’agiter, il montre ses peurs et ses fantasmes. Et quand il le prie de le sauver et que le Seigneur lui tend la main, il montre qu’il sait bien qui est Jésus pour lui : son Sauveur. Et le Seigneur renforce sa foi, lui accordant ce qu’il désire, en lui tendant la main et en fermant la question par cette phrase affectueuse et rassurante : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » (Mt 14,31).

Dans toutes les situations « limite » où il pourra se trouver, Simon-Pierre, guidé par sa foi en Jésus, discernera toujours quelle est la main qui le sauve. Avec cette certitude qui, même quand il ne comprend pas bien ce que Jésus dit ou fait, lui fera dire : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6,68). Humainement, cette conscience d’avoir « peu de foi », ainsi que l’humilité de se laisser aider par celui qui sait et qui peut le faire, sont le point de saine estime de soi en lequel s’enracine la semence de cette foi « pour affermir les autres », pour « édifier sur elle », qui est celle que Jésus veut de la part de Simon-Pierre et de la nôtre qui participons de son ministère. Je dirais que c’est une foi partageable, peut-être parce qu’elle n’est pas si admirable. La foi de quelqu’un qui aurait appris à marcher sans tribulations sur les eaux serait fascinante, mais elle nous éloignerait. En revanche cette foi d’un bon ami, conscient de sa petitesse et qui fait pleinement confiance à Jésus, suscite notre sympathie et – c’est cela sa grâce – nous affermit !

b) La prière de Jésus et le crible du démon

Dans le passage central de Luc, que nous avons pris comme guide, nous pouvons voir ce que produit le crible du démon dans la personnalité de Simon-Pierre et comment Jésus prie afin que la faiblesse, et même le péché, se transforment en grâce et en grâce communautaire.

Nous nous concentrons sur le terme « crible » (« siniazo » = tamiser les graines), qui évoque le mouvement des esprits grâce auquel, à la fin, on discerne ce qui vient du bon esprit de ce qui vient du mauvais. Dans ce cas-ci, celui qui passe au crible – celui qui revendique le pouvoir de passer au crible – est l’esprit mauvais. Et le Seigneur ne l’en empêche pas mais, profitant de cette épreuve, il adresse sa prière au Père pour qu’il fortifie le cœur de Simon-Pierre. Jésus prie afin que Simon-Pierre « ne tombe pas dans la tentation ». Le Seigneur a fait tout son possible pour garder les siens dans sa Passion. Toutefois, il ne peut éviter que chacun soit tenté par le démon qui s’introduit dans la partie plus faible. Dans ce type d’épreuve, que Dieu n’envoie pas directement mais qu’il n’empêche pas, Paul nous dit que le Seigneur veille à ce que nous ne soyons pas tentés au-delà de nos forces (cf. 1 Co 10,13).

Le fait que le Seigneur dise expressément qu’il prie pour Simon est extrêmement important parce que la tentation la plus insidieuse du démon est que, avec une certaine épreuve particulière, il nous fait sentir que Jésus nous a abandonnés, qu’en quelque sorte il nous a laissés seuls et ne nous a pas aidés comme il aurait dû le faire. Le Seigneur a lui-même expérimenté et vaincu cette tentation, d’abord dans le jardin et ensuite sur la croix, se remettant entre les mains du Père quand il s’est senti abandonné. C’est à ce point de la foi que nous avons besoin d’être spécialement et avec soin fortifiés et affermis. Dans le fait que le Seigneur prévienne de ce qui arrivera à Simon-Pierre et l’assure qu’il a déjà prié pour que sa foi ne vacille pas, nous trouvons la force dont nous avons besoin.

Cette « éclipse » de la foi devant le scandale de la passion est une des choses pour lesquelles le Seigneur prie de manière particulière. Le Seigneur nous demande de prier toujours, avec insistance ; il nous associe à sa prière, nous fait demander de « ne pas tomber dans la tentation et d’être libérés du mal » parce que notre chair est faible ; il nous révèle aussi qu’il y a des démons qui ne sont vaincus que par la prière et la pénitence et, en certaines choses, il nous révèle qu’il prie tout spécialement. Celle-ci en fait partie. De même qu’il s’est réservé l’humble tâche de laver les pieds des siens, de même qu’une fois ressuscité, il s’est occupé personnellement de consoler ses amis, de la même manière cette prière par laquelle, en renforçant la foi de Simon-Pierre, il renforce celle de tous les autres, est une chose dont le Seigneur se charge personnellement. Et il faut en tenir compte : c’est à cette prière que le Seigneur a faite autrefois et qu’il continue de faire – « il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous » (Rm 8,34) – que nous devons recourir pour renforcer notre foi.

Si la leçon donné à Simon-Pierre de se laisser laver les pieds a confirmé l’attitude de service du Seigneur et l’a fixé dans la mémoire de l’Église comme un fait fondamental, cette leçon, donnée dans son contexte, doit elle aussi se présenter comme une image de la foi tentée et passée au crible pour laquelle le Seigneur prie. En tant que prêtres, qui prenons part au ministère pétrinien, en ce qui est en nous, nous participons de la même mission : non seulement nous devons laver les pieds de nos frères, comme nous le faisons le Jeudi Saint, mais nous devons les affermir dans leur foi, témoignant comment le Seigneur a prié pour la nôtre.

Si, dans les épreuves qui ont leur origine dans notre chair, le Seigneur nous encourage et nous fortifie, en opérant très souvent des miracles de guérison, dans ces tentations qui viennent directement du démon, le Seigneur adopte une stratégie plus complexe. Nous voyons qu’il y a certains démons qu’il expulse directement et sans égards ; d’autres qu’il neutralise, en les faisant taire ; d’autres qu’il fait parler, il leur demande leur nom, comme celui qui était « Légion » ; à d’autres il répond amplement avec l’Écriture, supportant une longue procédure, comme dans le cas des tentations dans le désert. Ce démon, qui tente son ami au début de sa passion, il le vainc en priant, non pas pour qu’il le laisse en paix mais pour que son crible devienne un motif de force au bénéfice des autres.

Nous avons ici quelques grands enseignements sur la croissance dans la foi. L’un d’eux concerne le scandale de la souffrance de l’Innocent et des innocents. Cela nous touche plus que nous ne le pensons, cela touche même ceux qui le provoquent et ceux qui font semblant de ne pas le voir. Cela fait du bien d’écouter de la bouche du Seigneur, au moment précis où il va prendre sur lui ce scandale dans la passion, qu’il prie pour que ne faiblisse pas la foi de celui qu’il laisse à sa place, et pour que ce soit lui qui nous affermisse, nous autres. L’éclipse de la foi provoquée par la passion n’est pas quelque chose que chacun peut résoudre et surmonter individuellement.

Une autre leçon importante est que, quand le Seigneur nous met à l’épreuve, il ne le fait jamais en se basant sur notre partie la plus faible. Cela, c’est typique du démon, qui exploite nos faiblesses, qui cherche notre partie la plus faible et qui s’acharne férocement contre les plus faibles de ce monde. C’est pourquoi la miséricorde infinie et inconditionnelle du Père pour les plus petits et les pécheurs, et la compassion et le pardon infini que Jésus exerce au point de donner sa vie pour les pécheurs, n’est pas seulement parce que Dieu est bon, mais c’est aussi le fruit du discernement ultime de Dieu sur le mal pour le déraciner de sa relation avec la fragilité de la chair. En dernière instance, le mal n’est pas lié à la fragilité et à la limite de la chair. C’est pourquoi le Verbe se fait chair sans aucune crainte et il témoigne qu’il peut vivre parfaitement au sein de la Sainte Famille et grandir protégé par deux humbles créatures comme saint Joseph et la Vierge Marie, sa mère.

Le mal a son origine dans un acte d’orgueil spirituel et naît de l’orgueil d’une créature parfaite, Lucifer. Puis il contamine Adam et Ève, mais en trouvant un appui dans leur « désir d’être comme des dieux », et non dans leur fragilité. Dans le cas de Simon-Pierre, le Seigneur ne craint pas sa fragilité d’homme pécheur ni sa peur de marcher sur les eaux au milieu d’une tempête. Il craint plutôt la discussion sur qui est le plus grand.

C’est dans ce contexte qu’il dit à Simon-Pierre que le démon a demandé le permis de le passer au crible. Et nous pouvons penser que le crible a commencé là, dans la discussion sur qui était celui qui allait le trahir, qui a abouti sur la discussion de qui était le plus grand. Tout le passage de Luc, qui suit immédiatement l’institution de l’Eucharistie est un crible : discussions, prédiction du reniement, offrande de l’épée (cf. 22,23-38). La foi de Simon-Pierre est passée au crible dans la tension entre le désir d’être loyal, de défendre Jésus et celui d’être le plus grand et le reniement, la lâcheté et le fait de se sentir le pire de tous. Le Seigneur prie afin que Satan n’obscurcisse pas la foi de Simon à ce moment où il se regarde pour se grandir, pour se mépriser ou rester déconcerté et perplexe.

S’il y a une formulation élaborée par Pierre à ce sujet, c’est celle d’une « foi mise à l’épreuve », comme nous le montre sa première Lettre, où Pierre avertit qu’il ne faut pas s’étonner des épreuves, comme s’il s’agissait de quelque chose d’étrange (cf. 4,12) mais qu’il faut résister au démon « avec la force de la foi » (5,9). Pierre se définit lui-même comme « témoin des souffrances du Christ » (5,1) et il écrit ses lettres afin de « réveiller […] une intelligence claire » (2 P 3,1) (eilikrine dianoian = un jugement éclairé par un rayon de soleil) qui serait la grâce contraire à l’ « éclipse » de la foi.

Le progrès de la foi advient donc grâce à ce crible, à ce passage à travers les tentations et les épreuves. Toute la vie de Simon-Pierre peut être vue comme un progrès dans la foi grâce à l’accompagnement du Seigneur qui lui enseigne à discerner, dans son cœur, ce qui vient du Père et ce qui vient du démon.

c) Le Seigneur qui met à l’épreuve en faisant grandir la foi du bien au mieux et la tentation toujours présente.

Enfin, la rencontre au bord du lac de Tibériade. Un pas ultérieur où le Seigneur met à l’épreuve Simon-Pierre en le faisant grandir du bien au mieux. L’amour d’amitié personnelle se consolide comme ce qui « alimente » le troupeau et le fortifie dans la foi (cf. Jn 21,15-19).

Lue dans ce contexte des épreuves de la foi de Simon-Pierre, qui servent à fortifier la nôtre, nous pouvons voir ici combien il s’agit d’une épreuve très spéciale du Seigneur. En général on dit que le Seigneur l’a interrogé trois fois parce que Simon-Pierre l’avait renié trois fois. Il est possible que cette faiblesse ait été présente dans l’esprit de Simon-Pierre (ou dans l’esprit de celui qui lit cette histoire) et que le dialogue ait servi à le guérir. Mais nous pouvons aussi penser que le Seigneur a guéri ce reniement par son regard qui fit pleurer amèrement Simon-Pierre (cf. Lc 22,62). Dans cet interrogatoire, nous pouvons voir une manière de procéder du Seigneur, à savoir partir d’une chose bonne – que tous reconnaissaient et dont Simon-Pierre pouvait être content – : « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » (Jn 21,v.15) ; le confirmer en le simplifiant en un simple « m’aimes-tu ? » (v. 16) qui enlève tout désir de grandeur et de rivalité de l’âme de Simon ; pour finir dans ce « m’aimes-tu comme un ami ? » (cf. v.17) qui est ce que Simon-Pierre désirait le plus et évidemment, c’est ce qui tient le plus à cœur à Jésus. Si vraiment c’est un amour d’amitié, cela n’a rien avoir avec aucun type de reproche ou de correction dans cet amour ; l’amitié est l’amitié et c’est la valeur la plus haute qui corrige et améliore tout le reste, sans qu’il soit besoin de parler de la raison.

Peut-être la plus grande tentation du démon est-elle celle-ci : insinuer chez Simon-Pierre l’idée de ne pas se considérer digne d’être l’ami de Jésus parce qu’il l’avait trahi. Mais le Seigneur est fidèle. Toujours. Et il renouvelle de fois en fois sa fidélité. « Si nous sommes infidèles, lui est fidèle, parce qu’il ne peut se renier lui-même » (2 Tm 2,13), comme dit Paul à son fils dans la foi, Timothée. L’amitié possède cette grâce : qu’un ami qui est plus fidèle peut, par sa fidélité, rendre fidèle celui qui l’est moins. Et s’il s’agit de Jésus, lui plus que quiconque a le pouvoir de rendre fidèles ses amis. C’est dans cette foi, la foi en un Jésus ami fidèle, que Simon-Pierre est affermi et invité à affermir tous les autres. En ce sens précis, on peut lire la triple mission de faire paître les brebis et les agneaux. Considérant tout ce que comporte le soin pastoral, celui de fortifier les autres dans la foi en Jésus, qui nous aime comme des amis, est un élément essentiel. Pierre se réfère à cet amour dans sa première Lettre : c’est une foi en Jésus-Christ que, dit-il, « vous aimez sans l’avoir vu et maintenant, sans le voir, vous croyez en lui » et cette foi nous fait exulter « d’une joie indicible et glorieuse », sûre de parvenir au « but de (notre) foi : le salut des âmes » (cf. 1 P 1,7-9).

Toutefois, surgit une nouvelle tentation. Cette fois contre son meilleur ami. La tentation de vouloir enquêter sur la relation de Jésus avec Jean, le disciple aimé. Le Seigneur le corrige sévèrement sur ce point : « que t’importe ? Toi, suis-moi ! » (Jn 21,22).

* * *

Nous voyons combien la tentation est toujours présente dans la vie de Simon-Pierre. Il nous montre en première personne comme sa foi progresse en confessant et en se laissant mettre à l’épreuve. Et en montrant tout autant que même le péché entre dans le progrès de la foi. Pierre a commis le pire des péchés – renier le Seigneur – et pourtant, il a été fait pape. C’est important pour un prêtre de savoir insérer ses propres tentations et ses propres péchés dans le cadre de cette prière de Jésus pour que notre foi ne vacille pas, mais qu’elle mûrisse et serve à fortifier à son tour la foi de ceux qui nous ont été confiés.

J’aime répéter qu’un prêtre ou un évêque sui ne se sent pas pécheur, qui ne se confesse pas, se replie sur soi, ne progresse pas dans la foi. Mais il faut être attentifs à ce que la confession et le discernement de ses tentations incluent, en en tenant compte, cette intention pastorale que le Seigneur veut leur donner.

Un jeune homme qui faisait une cure dans le Hogar de Cristo du père Pepe, à Buenos Aires, racontait qu’il luttait contre son esprit qui lui disait qu’il ne devait pas rester là et qu’il se battait contre ce sentiment. Et il disait que le p. Pepe l’avait beaucoup aidé. Qu’un jour, il lui avait dit qu’il n’y arrivait plus, qu’il ressentait beaucoup l’absence de sa famille, de sa femme et de ses deux enfants et qu’il voulait partir. « Et le prêtre m’a dit : ‘Et avant, quand tu traînais pour te droguer et vendre de la drogue, les tiens te manquaient ? Pensais-tu à eux ?’ Je niais de la tête, en silence, raconte l’homme, et le prêtre, sans rien ajouter, me donna une tape sur l’épaule et me dit : ‘Allez, cela suffit’, comme pour me dire : rends-toi compte de ce qui t’arrive et de ce que tu dis. Remercie le ciel d’en ressentir le manque maintenant ».

Cet homme disait que le prêtre était grand. Qu’il lui disait les choses en face. Et cela l’aidait à se battre, parce que c’était à lui d’y mettre sa volonté.

Je raconte ceci pour montrer que ce qui aide à faire grandir la foi, c’est de tenir ensemble son propre péché, son désir du bien des autres, l’aide que nous recevons et ce que nous devons donner nous-mêmes. Il ne sert à rien de diviser : il ne faut pas nous sentir parfaits quand nous vivons notre ministère et, quand nous péchons, nous justifier en disant que nous sommes comme tout le monde. Il faut unir les choses : si nous fortifions la foi des autres, nous le faisons en tant que pécheurs. Et quand nous péchons, nous nous confessons pour ce que nous sommes, prêtres, en soulignant que nous avons une responsabilité envers les personnes, nous ne sommes pas comme tout le monde. Ces deux choses s’unissent bien si nous mettons devant les personnes, nos brebis, en particulier les plus pauvres. C’est ce que fait Jésus quand il demande à Simon-Pierre s’il l’aime, mais il ne lui dit rien, ni de la douleur, ni de la joie que cet amour lui cause, il le fait regarder ses frères de cette façon : fais paître mes brebis, affermis dans la foi tes frères. Comme s’il lui disait, comme à ce jeune homme du Hogar de Cristo : « Remercie si maintenant, tu ressens le manque ».

« Remercie si tu sens que tu as peu de foi », cela veut dire que tu es en train d’aimer tes frères. « Remercie si tu te sens pécheur et indigne du ministère », cela veut dire que tu te rends compte que si tu fais quelque chose, c’est parce que Jésus prie pour toi et sans lui, tu ne peux rien faire (cf. Jn 15,5).

Nos anciens disaient que la foi grandit quand on fait des actes de foi. Simon-Pierre est l’image de l’homme à qui le Seigneur Jésus fait faire à tout moment des actes de foi. Quand Simon-Pierre comprend cette « dynamique » du Seigneur, sa pédagogie, il ne perd pas une occasion de discerner, à tout moment, quel acte de foi il peut faire dans son Seigneur. Et en cela, il ne se trompe pas. Quand Jésus agit comme son patron, en lui donnant le nom de Pierre, Simon le laisse faire. Son « ainsi soit-il » est silencieux, comme celui de saint Joseph, et il se montrera réel au cours de sa vie. Quand le Seigneur l’exalte et l’humilie, Simon-Pierre ne se regarde pas mais il est attentif à apprendre la leçon de ce qui vient du Père et de ce qui vient du diable. Quand le Seigneur lui fait un reproche parce qu’il s’est grandi, il se laisse corriger. Quand le Seigneur lui fait voir, avec humour, qu’il ne doit pas faire semblant devant les collecteurs d’impôts, il va pêcher le poisson avec la pièce de monnaie. Quand le Seigneur l’humilie en lui annonçant qu’il le reniera, il est sincère en disant ce qu’il sent, comme il le sera en pleurant amèrement et en se laissant pardonner. Tous ces moments si divers dans sa vie, et pourtant une seule leçon : celle du Seigneur qui affermit sa foi pour que lui affermisse celle de son peuple. Demandons nous aussi à Pierre de nous affermir dans la foi, pour que nous puissions affermir celle de nos frères.
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[6] Cf. Homélie à Sainte Marthe, 3 juin 2014. Rappelons que le Seigneur prie pour que nous soyons un, pour que le Père nous garde du démon et du monde, pour qu’il nous pardonne quand « nous ne savons pas ce que nous faisons ».

[7] Il s’agit de pensées que le Seigneur discerne chez ses disciples lorsque, ressuscité, il leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ? » (Lc 24,38).
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Source : https://fr.zenit.org
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