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 Civiltà Cattolica/Parole et Silence: « L’évangile doit être pris sans calmants »

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25022017
MessageCiviltà Cattolica/Parole et Silence: « L’évangile doit être pris sans calmants »



« Ce 25 novembre 2016, le pape François a décidé de clôturer la 88e Assemblée générale de l’Union des Supérieurs généraux (USG), rencontrant ses 140 participants dans la salle Paul VI, leur consacrant trois heures complètes », explique Parole et Silence/La Civiltà Cattolica, dans le mensuel en français (en librairie le 28 février 2017).

Conversations avec les supérieurs généraux :

« Le pape est en retard », me dit-on à l’entrée de la Salle Paul VI, ce 25 novembre 2016. À l’intérieur, là où se déroulent les Synodes, 140 Supérieurs généraux des Ordres et des Congrégations religieuses masculines (USG) attendaient, réunis à la fin de leur 88e Assemblée générale. Dehors, il tombait une pluie fine. « Allez et portez du fruit. La fécondité de la prophétie » : tel est le thème de l’Assemblée qui s’est tenue du 23 au 25 novembre auprès du Salesianum de Rome. Que le pape soit en retard n’est pas chose commune. À 10 h 15, voici qu’arrivent les photographes, et donc le pape, d’un pas rapide. Après les applaudissements d’accueil, le pape prend la parole : « Veuillez m’excuser pour le retard. La vie est ainsi faite : pleine de surprises. Pour comprendre les surprises de Dieu, il faut comprendre les surprises de la vie. Merci beaucoup. » Et il a continué en déclarant qu’il ne voulait pas que son retard influe sur le temps qu’ils avaient à passer ensemble. Ainsi, la rencontre a donc duré trois heures pleines, et s’est terminée à 13 h 15 environ. Au bout d’une heure et demie, une pause de 30 minutes environ a eu lieu. Une petite salle réservée pour le pape avait été préparée, mais il s’est exclamé : « Pourquoi voulez-vous que je reste tout seul ? » Et ainsi, au cours de cette pause, on a pu voir le pape aller joyeusement parmi les Supérieurs généraux, prenant un café et un en-cas, saluant les uns et les autres. Aucun discours n’a été préparé à l’avance, ni par les religieux ni par le pape. Les caméras de CTV n’ont filmé que les salutations d’ouverture, avant de sortir. La rencontre devait être libre et fraternelle, faite de questions et de réponses non filtrées. Le pape n’a pas voulu les lire à l’avance. Après avoir été salué de manière très brève par le père Mario Johri, ministre général des Frères capucins et président de l’USG, et par le père David Glenday, combonien, secrétaire général, le pape a écouté les questions de l’Assemblée. Et s’il y avait des critiques ? « C’est une bonne chose d’être critiqué — affirme le pape —, cela me plaît, toujours. La vie est faite également d’incompréhensions et de tensions. Et lorsque ce sont des critiques qui font grandir, je les accepte, je réponds. Cependant, les questions les plus difficiles, ce ne sont pas les religieux qui les posent, mais les jeunes. Les jeunes nous mettent en difficulté, eux, oui. Les repas pris avec les jeunes lors des Journées mondiales de la jeunesse, ou en d’autres occasions, ce sont des situations qui me mettent en difficulté. Les jeunes sont sans-gêne et sincères, ils demandent les choses les plus difficiles. Et maintenant, posez-moi vos questions. »

Antonio Spadaro, SJ  * : Saint-Père, nous reconnaissons votre capacité à parler aux jeunes et à les enflammer pour la cause de l’Évangile. Nous savons également la manière dont vous vous engagez pour rapprocher les jeunes de l’Église ; c’est pour cela que vous avez convoqué le prochain Synode des évêques sur les jeunes, la foi et le discernement de la vocation. Quelles motivations vous ont incité à convoquer le Synode sur les jeunes ? Quelles suggestions nous offrez-vous pour atteindre les jeunes aujourd’hui ?

À l’issue du Synode dernier, chaque participant a émis trois suggestions à propos du thème à aborder lors du prochain Synode. Ensuite, les Conférences épiscopales ont été consultées. Des convergences sont apparues sur des thèmes forts comme la jeunesse, la formation sacerdotale, le dialogue interreligieux et la paix. Lors du premier Conseil post-synodal, une belle discussion a eu lieu. J’étais présent. J’y assiste toujours, mais je ne parle pas. Pour moi, il est important d’écouter vraiment. Il est important que j’écoute, mais je les laisse, eux, travailler librement. De cette manière, je comprends comment les problématiques émergent, quelles sont les propositions et les difficultés, et comment on les affronte. Ils ont choisi les jeunes. Mais certains d’entre eux soulignaient l’importance de la formation sacerdotale. Personnellement, le thème du discernement me tient beaucoup à cœur. Je l’ai recommandé plusieurs fois aux jésuites : en Pologne et puis lors de la Congrégation général[1]. Le discernement rejoint la formation des jeunes à la vie : de tous les jeunes, et en particulier, à plus forte raison, également celle des séminaristes et des futurs pasteurs. Parce que la formation et l’accompagnement au sacerdoce ont besoin du discernement. Actuellement, c’est l’un des problèmes les plus importants que nous rencontrons dans la formation sacerdotale. Dans la formation, nous sommes habitués aux formules, aux noirs et aux blancs, mais pas aux gris de la vie. Et ce qui compte, c’est la vie et non les formules. Nous devons grandir dans le discernement. La logique du noir et blanc peut conduire à l’abstraction casuistique. À l’inverse, le discernement, c’est aller de l’avant dans le gris de la vie selon la volonté de Dieu. Et la volonté de Dieu est à chercher selon la véritable doctrine de l’Évangile et non dans le fixisme d’une doctrine abstraite. En réfléchissant à la formation des jeunes et à la formation des séminaristes, j’ai choisi le thème final, exactement comme il a été communiqué : « Les jeunes, la foi et le discernement des vocations ».  L’Église doit accompagner les jeunes dans leur cheminement vers la maturité, et ce n’est qu’avec le discernement — et non avec des abstractions — que les jeunes peuvent découvrir leur projet de vie et vivre une vie véritablement ouverte à Dieu et au monde. J’ai donc choisi ce thème pour introduire le discernement de manière plus importante au sein de la vie de l’Église. Il y a quelques jours s’est tenue la deuxième réunion du Conseil post-synodal. On a plutôt bien discuté sur ce sujet. La première ébauche des Lineamenta que l’on va devoir envoyer tout de suite aux Conférences épiscopales a été rédigée. Des religieux ont également participé. Une ébauche bien préparée a été élaborée.  Le point névralgique se situe vraiment là : le discernement, qui est toujours dynamique, comme la vie. Les choses statiques ne sont pas appropriées, surtout avec les jeunes. Quand j’étais jeune, la mode était à faire des réunions. Aujourd’hui, les choses statiques comme les réunions ne conviennent pas. Il faut travailler avec les jeunes en faisant des choses, en travaillant, avec les missions populaires, le travail social, en allant chaque semaine donner à manger aux sans-abri. Les jeunes trouvent le Seigneur dans l’action. Ensuite, après l’action, il faut réfléchir. Mais la réflexion seule n’apporte pas d’aide : ce ne sont que des idées… simplement des idées. Donc deux choses : écoute et mouvement. C’est important. Mais il ne faut pas seulement former les jeunes à l’écoute, il faut avant tout les écouter eux, les jeunes. C’est un premier devoir très important de l’Église : l’écoute des jeunes. Et la présence des religieux est vraiment très importante dans la préparation du Synode, car les religieux travaillent beaucoup avec les jeunes.

Qu’attend-on de la vie religieuse dans la préparation du Synode ? Quelles espérances nourrissez-vous pour le Synode prochain sur les jeunes, à la lumière de la diminution des forces de la vie religieuse en Occident ?  

Certes, il est vrai que les forces de la vie religieuse en Occident diminuent. Cela est certainement lié au problème démographique. Mais il est également vrai que la pastorale des vocations ne répond parfois pas aux attentes des jeunes. Le Synode prochain nous donnera des idées. Le déclin de la vie religieuse en Occident me préoccupe.  Mais je suis aussi préoccupé par autre chose : l’apparition de nouveaux Instituts religieux dont certains soulèvent quelques préoccupations. Je ne dis pas qu’il ne doit pas y avoir de nouveaux Instituts religieux ! Absolument pas. Mais, dans certains cas, je m’interroge sur ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Certains d’entre eux se présentent comme une grande nouveauté, ils semblent exprimer une grande force apostolique, ils attirent beaucoup de monde et puis… ils échouent. Parfois, on découvre même que derrière tout cela, il avait des choses scandaleuses… Il existe de nouveaux petits Instituts qui sont vraiment bons et qui font les choses sérieusement. Je vois que derrière ces bonnes fondations se trouvent aussi parfois des groupes d’évêques qui les accompagnent et apportent une garantie à leur croissance. Cependant, il en existe d’autres qui naissent non d’un charisme de l’Esprit Saint, mais d’un charisme humain, d’une personne charismatique, qui attire grâce à ses dons humains de fascination. D’autres sont, pourrais-je dire, « restaurationistes » : ces Instituts semblent apporter de la sécurité, mais au contraire, ils n’apportent que de la rigidité. Quand on me dit qu’une Congrégation attire de nombreuses vocations, je l’avoue, cela me préoccupe. L’Esprit ne fonctionne pas avec la logique du succès humain : il a une autre manière de faire. Mais on me dit : il y a tellement de jeunes prêts à tout, qui prient beaucoup, qui sont très fidèles. Et je me dis : « Très bien : nous verrons si c’est le Seigneur ! » Enfin, certains de ces Instituts sont pélagiens : ils veulent revenir à l’ascèse, ils font pénitence, ils ressemblent à des soldats prêts à tout pour la défense de la foi et des bonnes mœurs… et puis un scandale éclate à propos de leur fondateur ou de leur fondatrice… Nous savons tout cela, n’est-ce pas ? Le style de Jésus est autre. L’Esprit Saint a fait du bruit le jour de la Pentecôte : c’était le début. Mais habituellement, il ne fait pas tant de bruit, il porte la croix. L’Esprit Saint n’est pas triomphaliste. Le style de Dieu est la croix que l’on porte jusqu’à ce que le Seigneur dise : « Suffit ! » Le triomphalisme ne s’accorde pas bien avec la vie consacrée. Donc, ne placez pas votre espérance dans l’éclosion subite et massive de ces Instituts. Cherchez au contraire l’humble chemin de Jésus, celui du témoignage évangélique. Benoît XVI nous l’a très bien dit : l’Église ne grandit pas par prosélytisme, mais par attraction.

Pourquoi avez-vous choisi trois thématiques mariales pour les trois prochaines Journées mondiales de la jeunesse qui conduiront aux Journées mondiales de Panama ?

Ce n’est pas moi qui ai choisi les thématiques mariales pour les trois prochaines Journées ! Depuis l’Amérique latine, ils ont émis cette demande : une forte présence mariale. Il est vrai que l’Amérique latine est très mariale et cela m’a semblé être une très bonne chose. Je n’ai pas eu d’autres propositions, et j’étais satisfait ainsi. Mais la vraie Madone ! Pas une Madone à la tête d’un bureau de poste qui envoie chaque jour une lettre différente, en disant : « Mes fils, faites ceci, et puis le lendemain, faites cette autre chose. » Non, pas celle-là. La véritable Madone est celle qui engendre Jésus dans notre cœur, celle qui est Mère. Cette mode de la Madone superstar, comme un personnage qui se place lui-même au centre, n’est pas catholique.

Saint-Père, votre mission au sein de l’Église n’est pas facile. Malgré les défis, les tensions, les oppositions, vous nous offrez le témoignage d’un homme serein, d’un homme de paix. Quelle est la source de votre sérénité ? D’où vient cette confiance qui vous inspire et qui peut également soutenir notre mission ? Appelés à être des guides religieux, que nous suggérez-vous pour vivre notre devoir avec responsabilité et dans la paix ?  

Quelle est la source de ma sérénité ? Non, je ne prends pas de tranquillisants ! Les Italiens donnent un bon conseil : pour vivre en paix, il faut un sain je-m’en-foutisme. Je n’ai aucun problème à dire que ce que je suis en train de vivre est une expérience complètement nouvelle pour moi. À Buenos Aires, j’étais plus anxieux, je l’admets. Je me sentais plus tendu et plus préoccupé. En somme : je n’étais pas comme aujourd’hui. J’ai vécu une expérience très particulière de paix profonde à partir du moment où j’ai été élu. Et elle ne me quitte plus. Je vis en paix. Je ne sais pas l’expliquer.  Pour le conclave, on m’a dit que j’étais classé 42e ou 46e dans les paris à Londres. Je ne l’avais absolument pas prévu. J’ai même laissé mon homélie prête pour le Jeudi Saint[2]. Dans les journaux, on disait que j’étais un king maker, mais pas le pape. Au moment de mon élection, j’ai simplement dit : « Seigneur, allons de l’avant ! » J’ai ressenti de la paix, et cette paix n’a jamais disparu. Dans les Congrégations générales, on parlait des problèmes du Vatican, on parlait de réforme. Toutes les voulaient. Il y a de la corruption au Vatican. Mais je suis en paix. S’il y a un problème, j’écris un petit mot à saint Joseph et je le mets sous une statuette que j’ai dans ma chambre. C’est la statue de saint Joseph qui dort. Et désormais, il dort sur un matelas de petits mots ! Ainsi, moi je dors bien : c’est une grâce de Dieu. Je dors toujours six heures. Et je prie. Je prie à ma manière. Le bréviaire me plaît beaucoup et je ne le quitte jamais. La messe tous les jours. Le rosaire… Quand je prie, je prends toujours la Bible. Et la paix grandit. Je ne sais pas si cela est le secret… Ma paix est un cadeau du Seigneur. Qu’il ne me la retire pas ! Je crois que chacun doit trouver la racine de l’élection que le Seigneur a faite sur lui. Du reste, perdre la paix n’aide pas du tout à souffrir. Les supérieurs doivent apprendre à souffrir, mais à souffrir comme un pape. Et également à souffrir avec beaucoup d’humilité. Par ce chemin, on peut aller de la croix à la paix. Mais les problèmes, il ne faut jamais s’en laver les mains ! Oui, au sein de l’Église il existe des Ponce Pilate qui s’en lavent les mains, pour être tranquilles. Mais un supérieur qui s’en lave les mains n’est pas un père et il n’aide pas.

Saint-Père, dans vos interventions, vous nous avez souvent dit que ce qui rend la vie religieuse particulière, c’est la prophétie. Nous nous sommes longuement confrontés à propos de ce que signifie être radicaux dans la prophétie. Quelles sont les « zones de sécurité et de confort » dont nous sommes appelés à sortir ? Vous avez parlé aux moniales d’une « ascèse prophétique et crédible ». Comment l’entendez-vous dans une perspective renouvelée ? « Culture de la miséricorde. » De quelle manière la vie consacrée peut-elle contribuer à cette culture ?

Être radicaux dans la prophétie. Cela est très important pour moi. Je prendrais comme « icône » Joël 3. Il me revient souvent à l’esprit, et je sais qu’il vient de Dieu. Il dit : « Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. » Ce verset est au cœur de la spiritualité des générations. Être radicaux dans la prophétie, c’est le fameux sine glossa, la règle sine glossa, l’Évangile sine glossa. C’est-à-dire : sans calmant ! L’Évangile doit être pris sans calmant. C’est ainsi qu’ont procédé nos fondateurs. La radicalité de la prophétie, nous devons la trouver chez nos fondateurs. Ils nous rappellent que nous sommes appelés à sortir de nos zones de confort et de sécurité, de tout ce qui est mondanité : dans notre façon de vivre, mais aussi dans la manière de penser des chemins nouveaux pour nos Instituts. Les chemins nouveaux doivent être recherchés dans le charisme de la fondation et dans la prophétie initiale. Nous devons reconnaître personnellement et communautairement quelle est notre mondanité. Même l’ascétique peut être mondaine. Alors qu’au contraire, elle doit être prophétique. Quand j’ai commencé mon noviciat chez les jésuites, on m’a donné le cilice. D’accord aussi pour le cilice, mais attention : il ne doit pas m’aider à montrer combien je suis bon et fort. La véritable ascèse doit me rendre plus libre. Je crois que le jeûne est quelque chose qui garde son actualité : mais comment dois-je jeûner ? Simplement en ne mangeant pas ? Sainte Thérèse avait aussi une autre façon de procéder : elle ne disait jamais ce qui lui plaisait. Elle ne se plaignait jamais et prenait tout ce qu’on lui donnait. Il existe une ascèse quotidienne, petite, qui est une mortification permanente. Il me vient à l’esprit une phrase de saint Ignace qui aide à être plus libres et plus heureux. Il disait que pour suivre le Seigneur, la mortification apporte une aide en toute chose possible. Si quelque chose nous aide, faisons-le, même le cilice ! Mais seulement si cela nous aide à être plus libres, et non si cela nous sert à nous montrer à nous-mêmes que nous sommes forts.

Que comporte la vie communautaire ? Quel est le rôle d’un supérieur dans la préservation de cette prophétie ? Quelle contribution les religieux peuvent-ils apporter au renouvellement des structures et des mentalités de l’Église ?

La vie communautaire ? Certains saints l’ont qualifiée de pénitence continuelle. Il existe des communautés au sein desquelles les gens s’écorchent et se plument ! Si la miséricorde n’entre pas dans la communauté, cela ne va pas. Pour les religieux, la capacité à pardonner doit souvent commencer au sein de la communauté. Et cela est prophétique. Il faut toujours commencer par l’écoute : que tous se sentent écoutés. L’écoute et la persuasion sont nécessaires, notamment de la part du supérieur. Si le supérieur fait continuellement des reproches, il n’aide pas à créer la prophétie radicale de la vie religieuse. Je suis convaincu que les religieux sont avantagés dans ce qu’ils peuvent apporter comme contribution au renouveau des structures et de la mentalité de l’Église. Au sein des conseils presbytéraux des diocèses, les religieux apportent leur aide dans le cheminement. Et ils ne doivent pas avoir peur de dire les choses. Les structures de l’Église sont contaminées par un climat mondain et princier, et les religieux peuvent contribuer à détruire ce climat néfaste. Et il n’y a pas besoin de devenir cardinal pour se croire prince ! Il suffit d’être clérical. C’est ce qui existe de pire dans l’organisation de l’Église. Les religieux peuvent contribuer en apportant le témoignage d’une fraternité plus humble. Les religieux peuvent apporter l’exemple d’un iceberg, où la pointe, c’est-à-dire le sommet, la tête, est inversée, se trouve en bas.

Saint-Père, nous avons l’espoir de voir — sous votre direction — se développer de meilleures relations entre la vie consacrée et les Églises particulières. Que nous suggérez-vous pour exprimer pleinement nos charismes au sein des Églises particulières et pour affronter les difficultés qui surgissent parfois dans nos rapports avec les évêques et le clergé diocésain ? Comment voyez-vous la mise en œuvre du dialogue de la vie religieuse avec les évêques et la coopération avec l’Église locale ?

Depuis longtemps, il est demandé que soient revus les critères qui règlent les rapports entre les évêques et les religieux, critères établis en 1978 par la Congrégation pour les religieux et la Congrégation pour les évêques, dans le document Mutuae relationes. Le sujet avait déjà été abordé à l’occasion du Synode de 1994. Ce document répond aux besoins d’une époque et n’est plus vraiment actuel. Les temps sont mûrs pour un changement.  Il est important que les religieux se sentent pleinement intégrés à l’Église diocésaine. Pleinement. Parfois, il y a tellement d’incompréhensions qu’elles empêchent d’atteindre l’unité, et il faut alors donner un nom aux problèmes. Les religieux doivent être présents dans les structures de gouvernement de l’Église locale : conseils d’administration, conseils presbytéraux… À Buenos Aires, les religieux élisaient leurs représentants au conseil presbytéral. Le travail doit être partagé dans les structures des diocèses. Les religieux doivent être présents dans les structures de gouvernement du diocèse. En étant isolés, on ne s’aide pas. Dans ce domaine, nous avons beaucoup de progrès à faire. Et ainsi, l’évêque est également aidé à ne pas tomber dans la tentation de devenir un peu princier…Mais la spiritualité aussi doit être diffusée et partagée, et les religieux sont vecteurs d’importants courants spirituels. Dans certains diocèses, les prêtres du clergé diocésain se réunissent dans des groupes de spiritualité franciscaine, carme… Mais que le style de vie puisse être partagé : certains prêtres diocésains se demandent pourquoi ils ne peuvent pas vivre ensemble pour ne pas être seuls, pourquoi ils ne peuvent pas vivre une vie plus communautaire. Ainsi, ce désir naît devant le bon exemple d’une paroisse dirigée par une communauté de religieux. Il existe donc un niveau de coopération radical, car spirituel, des âmes. Dans le diocèse, un clergé et des religieux spirituellement proches aident à résoudre les éventuelles incompréhensions. On peut étudier et repenser tant de choses. Y compris la durée du service en tant que curé, qui me semble courte, et les curés sont changés trop facilement. Je ne cacherai pas le fait qu’il existe aussi de nombreux autres problèmes, à un troisième niveau, lié à la gestion économique. Les problèmes surviennent lorsque l’on touche au portefeuille ! Je pense à la problématique de l’aliénation des biens. Avec les biens, nous devons être très prudents. La pauvreté est au cœur de la vie de l’Église. Aussi bien quand on l’observe que quand on ne l’observe pas. Les conséquences sont toujours très importantes.

Saint-Père, tout comme l’Église, la vie religieuse s’est engagée à faire face aux situations d’abus sexuels sur les mineurs et d’abus financiers, avec transparence et détermination. Ces situations engendrent des contre-exemples, suscitent des scandales et entraînent également des répercussions négatives sur les vocations et sur l’aide apportée par les bienfaiteurs. Quelles mesures nous suggérez-vous de prendre pour prévenir de tels scandales au sein de nos Congrégations ?

Nous n’avons peut-être pas suffisamment de temps devant nous pour apporter une réponse très construite à ces problématiques et je fais confiance à votre sagesse. Permettez-moi cependant de dire que le Seigneur désire fortement que les religieux soient pauvres. Quand ils ne le sont pas, le Seigneur envoie un économe qui déclare l’Institut en faillite ! Parfois, les Congrégations religieuses sont accompagnées par un administrateur qu’elles considèrent comme un « ami » et qui les conduit à la faillite. Quoi qu’il en soit, l’un des critères fondamentaux pour un économe est de ne pas être attaché personnellement à l’argent. Une fois, une sœur économe s’évanouit et l’une de ses consœurs dit à la personne qui lui portait secours : « Mettez-lui un billet de banque sous le nez et elle reviendra certainement à elle ! » Il y a de quoi rire, mais cela fait également réfléchir. Il est aussi important de vérifier la manière dont les banques investissent l’argent. Par exemple, il ne doit jamais être investi dans l’armement. Jamais. À propos des abus sexuels : il paraît que sur quatre personnes qui commettent ces abus, deux ont été abusées à leur tour. On sème l’abus à venir : c’est quelque chose de dévastant. Si des prêtres ou des religieux sont concernés par ces abus, il est évident que la présence du diable agit pour ruiner l’œuvre de Jésus à travers celui qui doit annoncer Jésus. Mais parlons-nous clairement : il s’agit-là d’une maladie, on ne pourra pas résoudre complètement le problème. Alors, faites attention à ne pas recevoir en formation des candidats à la vie religieuse sans vous être bien assurés que leur maturité affective soit compatible. Par exemple : n’acceptez jamais d’intégrer dans la vie religieuse ou dans un diocèse des candidats qui ont été écartés par un autre séminaire ou par un autre Institut sans demander des explications très claires et très détaillées sur les raisons de leur éloignement.

Saint-Père, la vie religieuse n’existe pas en fonction d’elle-même, mais de sa mission dans le monde. Vous nous avez invités à être une Église qui sort. De votre point de vue, la vie religieuse dans les différentes parties du monde est-elle en train d’opérer cette conversion ?  

L’Église est née en sortant. Elle était enfermée dans le Cénacle et puis elle est sortie. Elle doit continuer de sortir. Elle ne doit pas s’enfermer de nouveau dans le Cénacle. Jésus a voulu qu’il en soit ainsi. Et « dehors », c’est ce que moi j’appelle les périphéries, existentielles et sociales. Les pauvres existentiels et les pauvres sociaux poussent l’Église à sortir d’elle-même. Pensons à une forme de pauvreté, celle liée au problème des migrants et des réfugiés : la vie de ces personnes est plus importante que les accords internationaux ! Et il est même possible de trouver un très bon terrain pour le dialogue œcuménique précisément dans le service de la charité : ce sont les pauvres qui unissent les chrétiens divisés ! Toutes ces problématiques sont des défis ouverts pour les religieux d’une Église en sortie. L’Evangelii gaudium entend communiquer cette nécessité : sortir. Je voudrais que l’on revienne à cette Exhortation apostolique par la réflexion et la prière. Elle a mûri à la lumière de l’Evangelii nuntiandi et du travail réalisé par Aparecida, elle intègre une importante réflexion ecclésiale. Et, enfin, souvenons-nous toujours : la miséricorde, c’est Dieu qui sort. Dieu est toujours miséricordieux. Sortez, vous aussi !

*À 13 h environ, la rencontre s’est terminée avec des remerciements ainsi qu’un long applaudissement. Le pape, déjà debout, a salué tout le monde avec ces paroles, avant de quitter la Salle : « Allez de l’avant avec courage et sans craindre de vous tromper ! Celui qui ne se trompe jamais est celui qui ne fait jamais rien. Nous devons aller de l’avant ! Nous nous tromperons, parfois, oui, mais la miséricorde de Dieu est toujours de notre côté ! » Mais avant de sortir de la Salle Paul VI, le pape François a voulu saluer encore une fois toutes les personnes présentes, une par une.

Traduction: Chrystèle Francillon

[1] Ces deux textes ont été publiés dans notre revue : Pape François, « “Oggi la Chiesa ha bisogno di crescere nel discernimento”. Un incontro privato con alcuni gesuiti polacchi », in Civiltà Cattolica, 2016 IV 345-349 et dans l’édition française 2016 I 19-24 ; Id., « “Avere coraggio e audacia profetica”. Dialogo di Papa Francesco con i gesuiti riuniti nella 36a Congregazione Generale », idem, 2016 IV 417-431.

[2] L’homélie se trouve dans le recueil Pape François, Nei tuoi occhi è la mia parola. Omelie e discorsi di Buenos Aires 1999-2013, Milan, Rizzoli, 2016, p. 952-954.
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Source : https://fr.zenit.org/[/size]
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