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 La faillite de l'humanité et le pouvoir de l'argent

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06112016
MessageLa faillite de l'humanité et le pouvoir de l'argent




« Les trois T (terre, toit et travail), votre cri que je fais mien, a quelque chose d’une intelligence humble mais en même temps, forte et saine » : le Pape François recevait ce samedi 5 novembre 2016 en fin d’après-midi dans la salle Paul VI les participants de la Troisième rencontre mondiale des mouvements populaires. Dans un long discours en espagnol, le Pape a salué le travail mené par ces centaines d’organisations et d’associations à travers le monde en faveur d’un « projet-pont des peuples face au projet-mur de l’argent ». Dans une dénonciation sans concession de la corruption de l’argent sur les âmes, le Pape a donné certains conseils à ceux qu’il appelle « les poètes sociaux ».

S’il y a bien quelque chose qui menace la lente maturation du travail initié par les mouvements populaires, c’est l’argent qui « gouverne » avec « le fouet de la peur, de l’inégalité, de la violence économique, sociale, culturelle et militaire qui engendre encore plus de violence dans une spirale descendante qui ne semble jamais finir ». Pour le Pape, il n’y a pas d’hésitation. L’argent est « le terrorisme de base qui émane du contrôle global de l’argent sur la terre et attente à l’humanité entière ». Il ne faut pas se tromper d’ennemi selon lui, car « aucun peuple, aucune religion n’est terroriste ».

Cette peur que nous éprouvons malgré tout, nous pousse à commettre des massacres, à entretenir l’injustice ou à opprimer. Cette peur insidieuse poussent même « les citoyens qui conservent encore quelques droits » à bâtir « des murs physiques ou sociaux » qui leur procurent une fausse sécurité déplore François. C’est ainsi que l’on se retrouve avec d’un côté, « des citoyens emmurés et terrorisés », et de l’autre, « des exclus, des bannis, plus terrorisés que jamais ». Mais le Pape ne désespère pas : « tous les murs tombent. Ne nous laissons pas duper » rappelle-t-il.

Les mouvements populaires qui agissent sur le terrain, faisant comme Jésus qui guérit la main atrophiée d’un homme, prennent des risques. Le Pape les a ainsi salués, soulignant qu’il n’y a pas « de plus grand amour que de donner la vie ». Ces hommes et ces femmes qui risquent donc parfois leur vie, montrent clairement « que nous devons aider pour que le monde guérisse de son atrophie morale », non pas avec la croissance économique ou les avancées techniques, mais avec le « développement de l’être humain dans son intégralité ».

Or, nous vivons dans un monde qui semble avoir perdu le sens des priorités. Le Pape s’interroge ainsi : « Qu’arrive-t-il au monde d’aujourd’hui où, quand une banque fait faillite, des sommes scandaleuses  apparaissent immédiatement pour la sauver alors que quand c’est l’humanité qui fait faillite, il n’y a pas une once de ces sommes pour sauver les frères qui souffrent tant ? ». Encore une fois, c’est « la peur » qui « endurcit le cœur » et qui « se transforme en cruauté aveugle qui nie voir le sang, la douleur et le visage de l’autre » qui en est responsable.

Ce problème est mondial explique le Pape. « Nul ne devrait être obligé de fuir sa patrie ». Or le mal est double regrette-t-il. D’une part il y a les souffrances qui poussent au départ, d’autre part il y a celles que l’on rencontre sur le chemin de l’exil : les trafiquants d’êtres humains. Le mal est même triple quand, dans le pays d’accueil, on se trouve exploité ou méprisé.

Les mouvements populaires menacés par la corruption

Pour améliorer le monde, les mouvements populaires peuvent compter sur une grande richesse qu’ils possèdent en propre. « Ce ne sont pas des partis politiques », et comme tel, « ils expriment une forme distincte, dynamique et vitale de participation sociale dans la vie publique ». Mais ils font face à deux périls : celui de se laisser corseter, et celui de se laisser corrompre.

Le Pape met le doigt sur un problème bien concret : quand ces mouvements se contentent de petites initiatives locales, s’inscrivant dans les « politiques sociales », tout va bien. Mais quand ils ont la prétention de remettre en cause les « macrorelations », alors ils deviennent une menace car « ils sortent du corset, ils investissent le terrain des grandes décisions que certains prétendent monopoliser au sein de petites castes ». « Ne tombez pas dans la tentation du corset qui vous réduit au rang d’acteurs secondaires, ou pire encore, à de simples administrateurs de la misère existante » met en garde le Pape.

Autre mal qui menace le bien-fondé et toute l’œuvre des mouvements populaires : la corruption. Le Pape François est là aussi très clair et donne ce conseil radical. Que celui qui aime trop les choses matérielles, le luxe, les villas somptueuses, l’argent en somme, « qu’il ne fasse pas de politique, qu’il ne s’implique pas dans une organisation sociale ou un mouvement populaire, car il va causer des dommages à lui-même et à son prochain et va gâcher la noble cause qu’il arbore ». François lui conseille même de prier Dieu pour qu’il le libère de ces liens.

Le Pape demande ainsi aux membres des mouvements populaires de donner l’exemple car « la valeur de l’exemple a plus de force que mille mots ». Il demande tout particulièrement aux dirigeants de ne pas se fatiguer de pratiquer « l’austérité ». « La corruption, l’orgueil, l’exhibitionnisme des dirigeants augmente le discrédit collectif, la sensation d’abandon et alimente le mécanisme de peur qui soutient ce système inique ».
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Source : http://fr.radiovaticana.va/

Texte Intégral :

Frères et sœurs, bon après midi !

Lors de notre troisième rencontre nous exprimons la même soif, la soif de justice, le même cri : terre, toit et travail pour tous.

Je remercie les délégués qui sont venus des périphéries urbaines, rurales et industrielles des cinq continents, de plus de 60 pays, qui sont venus pour discuter encore une fois sur la manière de défendre ces droits qui rassemblent. Merci aux Évêques qui sont venus vous accompagner. Merci aux observateurs et aux jeunes engagés dans la vie publique qui sont venus avec humilité écouter et apprendre. Combien j’ai d’espérance dans les jeunes ! Je vous remercie vous aussi, Cardinal Turkson, pour le travail que vous avez fait au sein du Dicastère ; je voudrais aussi rappeler la contribution de l’ancien Président uruguayen José Mujica qui est ici présent.

Pendant notre dernière rencontre, en Bolivie, avec une majorité de latino-américains, nous avons parlé de la nécessité d’un changement afin que la vie soit digne, un changement de structure ; en outre, vous, les mouvements populaires, vous êtes des semeurs de changement, promoteurs d’un processus vers lequel convergent des millions de petites et grandes actions reliées de manière créative, comme une poésie ; c’est pour cela que j’ai voulu vous appeler « les poètes sociaux » ; nous avons également listé quelques tâches indispensables pour avancer vers une alternative humaine, face à la généralisation de l’indifférence : 1. Mettre l’économie au service des peuples ; 2. construire la paix et la justice ; 3. défendre notre Mère la Terre.

Aujourd’hui, par la voix d’une « chiffonnière » et d’un citadin, ont été lus, lors de la conclusion, les dix points de Santa Cruz de la Sierra, où le mot changement était chargé d’un grand contenu, il était lié aux choses fondamentales que vous revendiquez : un travail digne pour ceux qui sont exclus du marché du travail ; des terres pour les paysans et les populations indigènes ; des habitations pour les familles sans toit ; une intégration urbaine pour les quartiers populaires ; l’élimination de la discrimination, de la violence contre les femmes et des nouvelles formes d’esclavage ; la fin de toutes les guerres, du crime organisé et de la répression ; la liberté d’expression et de communication démocratique, la science et la technologie au service des peuples. Nous avons également écouté combien vous vous êtes engagés à prendre à bras-le-corps un projet de vie qui refuse le consumérisme et retrouve la solidarité, l’amour entre nous et le respect de la nature comme valeurs essentielles. Ce que vous réclamez, c’est le bonheur de « vivre ensemble », la « bonne vie » et non l’idéal égoïste qui insidieusement inverse les mots et propose la « belle vie ».

Nous qui sommes aujourd’hui ici, d’origines, de croyances et d’idées différentes, nous pourrions ne pas être d’accord sur tout. Nous pensons sûrement de manières diverses sur beaucoup de choses, mais certainement nous sommes d’accord sur ces points.

J’ai appris aussi que des rencontres et des travaux se sont tenus dans différents pays, où se sont multipliés des débats à la lumière de la réalité de chaque communauté. Ceci est très important parce que les solutions réelles aux problèmes actuels ne viendront pas d’une, trois ou mille conférences : elles doivent être le fruit d’un discernement collectif qui mûrit dans les pays avec nos frères, un discernement qui devient des actions qui transforment « selon les lieux, les temps et les personnes », comme le disait saint Ignace. Sinon nous courons le risque de faire des abstractions, de « certains nominalismes déclaratifs (slogans) qui sont de belles phrases mais qui ne réussissent pas à soutenir la vie de notre communauté » (Lettre au Président de la Commission Pontificale pour l’Amérique Latine, 19 mars 2016). Ce sont des slogans ! Le colonialisme idéologique globalisant cherche à imposer des recettes au delà des cultures, qui ne respectent pas l’identité des peuples. Vous, vous marchez sur un autre chemin qui est, en même temps, local et universel. Un chemin qui me rappelle la façon dont Jésus demanda d’organiser la foule en groupes de cinquante pour distribuer le pain (Cf. Homélie de la Solennité du Corpus Domini, Buenos Aires, le 12 juin 2004).

Il y a peu, nous avons pu voir une vidéo que vous avez présentée en conclusion de cette troisième rencontre. Nous avons vu vos visages dans les discussions sur la manière d’affronter « l’inégalité qui génère la violence ». Il y a tant de propositions, tant de créativité, tant d’espérance dans votre voix que peut-être vous aurez plus de motifs pour vous lamenter, rester bloqués dans les conflits, tomber dans la tentation du négatif. Et pourtant regardez en avant, pensez, discutez, proposez et agissez. Je vous félicite, je vous accompagne et je vous demande de continuer à ouvrir des routes et à lutter. Cela me donne de la force, vous donne de la force. Je crois que notre dialogue, qui s’ajoute aux efforts de millions de personnes qui travaillent quotidiennement pour la justice dans le monde entier, prend racine.

Je voudrais toucher quelques thèmes plus spécifiques, qui sont ceux que j’ai reçus de vous et qui m’ont fait réfléchir et que maintenant je vous rapporte.

Premièrement : Le terrorisme et les murs

Cependant, cette germination qui est lente – celle à laquelle je me référais –, qui prend son temps, comme toutes les gestations, est menacée par la vitesse d’un mécanisme destructeur qui travaille en sens contraire. Il y a des forces potentielles qui peuvent neutraliser ce processus de maturation d’un changement qui soit capable de déplacer le primat de l’argent et mettre de nouveau l’être humain au centre, l’homme et la femme. Ce « fil invisible » dont nous avons parlé en Bolivie, cette structure injuste qui relie toutes les exclusions dont vous souffrez, peut se consolider et se transformer en un joug, un joug existentiel qui, comme en Égypte dans l’Ancien Testament, rend esclave, vole la liberté, frappe sans miséricorde certains et menace constamment les autres, afin de les abattre tous comme des bêtes jusqu’à arriver à leur but, l’argent divinisé.

Qui gouverne alors ? L’argent. Comment gouverne-t-il ? Avec la frustration de la peur, de l’inégalité, de la violence économique, sociale, culturelle et militaire qui génère toujours plus de violence dans une spirale descendante qui ne semble jamais finir. Combien de douleurs et combien de peurs ! Je l’ai dit récemment : il y a un terrorisme de base qui découle du contrôle global de l’argent sur la terre et menace toute l’humanité. Les terrorismes comme le narco-terrorisme, le terrorisme d’état et celui que certains appellent de façon erronée le terrorisme ethnique ou religieux, s’alimentent de ce terrorisme de base. Mais aucun peuple, aucune religion n’est terroriste ! C’est vrai, il y a de petits groupes fondamentalistes de tous côtés. Mais le terrorisme commence quand « tu as chassé la merveille du créateur, l’homme et la femme, et mis là l’argent » (Conférence de presse pendant le vol de retour du Voyage apostolique en Pologne, 31 juillet 2016). Un tel système est terroriste.

Il y a pratiquement cent ans, Pie XI prévoyait l’émergence d’une dictature économique globale qu’il appela « l’impérialisme international de l’argent » (Lettre encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931, 109). Je suis en train de parler de l’année 1931 ! La salle dans laquelle nous nous trouvons s’appelle « Paul VI » et ce fut Paul VI qui dénonça il y a pratiquement cinquante ans, la « nouvelle forme abusive de la domination économique sur le plan social, culturel et aussi politique » (Lettre encyclique Octogesima adveniens, 14 mai 1971, 44). En 1971. Ce sont des paroles dures, mais justes, de mes prédécesseurs qui ont scruté le futur. L’Église et les prophètes disent, depuis des millénaires, ce qui scandalise ; le pape le répète alors que tout ceci devient atteint des proportions inédites. Toute la doctrine sociale de l’Église et le magistère de mes prédécesseurs se rebellent contre l’idole de l’argent qui règne au lieu de servir, tyrannise et terrorise l’humanité.

Aucune tyrannie ne survit sans profiter de nos peurs. C’est la clé ! De là le fait que toute tyrannie soit terroriste. Et quand cette peur, qui a été semée dans les périphéries avec des massacres, des saccages, oppressions et injustices, explose dans les centres sous différentes formes de violence, y compris avec des attentats odieux et vils, les citadins qui conservent encore quelques droits sont tentés par la fausse sécurité des murs physiques et sociaux. Murs qui rassemblent quelques-uns et en exilent d’autres. Citadins murés, terrorisés, d’un côté ; exclus, exilés, encore plus terrorisés de l’autre. Est-ce cela la vie que Dieu notre Père veut pour ses fils ?

La peur est alimentée, manipulée … La peur, en plus d’être une bonne affaire pour les marchands d’armes et de mort, nous affaiblit, nous déstabilise, détruit nos défenses psychologiques et spirituelles, nous anesthésie face à la souffrance des autres et à la fin nous rend cruels. Quand on entend que l’on fête la mort d’un jeune qui peut-être s’est trompé de route, quand on voit qu’on préfère la guerre à la paix, quand on voit qu’on défend la xénophobie, quand on constate que les propositions intolérantes gagnent du terrain ; derrière cette cruauté qui semble se massifier il y a le souffle froid de la peur. Je vous demande de prier pour tous ceux qui ont peur, prions pour que Dieu leur donne le courage et qu’en cette année de la miséricorde nos cœurs puissent s’attendrir. La miséricorde ce n’est pas facile, pas facile … cela demande du courage. C’est pour cela que Jésus nous dit : « N’ayez pas peur » (Mt 14,27), parce que la miséricorde est le meilleure antidote contre la peur. C’est bien mieux que les antidépresseurs et les anxiolytiques. Beaucoup plus efficace que les murs, que les barreaux, que les alarmes et les armes. C’est gratuit : un don de Dieu.

Chers frères, chères sœurs, tous les murs tombent. Tous. Ne nous laissons pas tromper. Comme vous l’avez dit : « Continuons à travailler pour construire des ponts entre les peuples, ponts qui permettent d’abattre les murs de l’exclusion et de l’exploitation » (Document de Conclusion de la rencontre mondiale des mouvements populaires, 11 juillet 2015, Santa Cruz de la Sierra, Bolivie). Affrontons la terreur par l’amour.

Le second point que je veux aborder est : L’Amour et les ponts

Un jour comme celui-ci, un samedi, Jésus fit deux choses qui, nous dit l’Évangile, accélérèrent le complot voué à le tuer. Il passait avec ses disciples près d’un champ de semailles. Les disciples avaient faim et ils mangeaient les épis. On ne parle pas du « patron » de ce champ…. la destination universelle des biens est sous-jacente. Ce qui est certain est que, face à la faim, Jésus a donné la priorité à la dignité des enfants de Dieu plutôt qu’une interprétation formaliste, accommodante et intéressée de la norme. Quand les docteurs de la loi se plaignirent avec une indignation hypocrite, Jésus leur rappela que Dieu veut l’amour et non les sacrifices, et il expliqua que le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat (Cf. Mc 2,27). Il affronta les pensées hypocrites et présomptueuses par l’intelligence humble du cœur (Cf Homélie, I Congrès de l’évangélisation de la culture, Buenos Aires, 3 novembre 2006), qui donne toujours la priorité à l’homme et n’accepte pas que des logiques déterminées empêchent sa liberté de vivre, aimer et servir le prochain.

Et après, le même jour, Jésus fit quelque chose de « pire », quelque chose qui irrita encore plus les hypocrites et les orgueilleux qui étaient en train de l’observer parce qu’ils cherchaient un prétexte pour l’appréhender. Il guérit la main atrophiée d’un homme. La main, ce signe si fort de l’œuvre, du travail. A cet homme Jésus restitua la capacité de travailler et avec ceci il lui restitua sa dignité. Tant de mains atrophiées, tant de personnes privées de la dignité du travail ! Parce que les hypocrites, pour défendre des principes injustes, s’opposent à ce qu’ils soient guéris. Parfois je pense que quand vous, les pauvres réunis en organisation, vous vous inventez votre travail, en créant une coopérative, en récupérant une usine en faillite, en recyclant les déchets de la société de consommation, en affrontant l’inclémence du temps pour vendre sur une place, en revendiquant un bout de terrain à cultiver pour nourrir ceux qui ont faim, quand vous faites cela vous imitez Jésus, car vous cherchez à assainir, même seulement un peu, même si c’est précaire, cette atrophie du système socio-économique dominant qu’est le chômage. Je ne suis pas surpris que même vous, vous soyez parfois surveillés ou persécutés, je ne suis pas surpris que les orgueilleux ne soient pas intéressés par ce que vous dites.

En ce sabbat Jésus risqua sa vie parce que, après qu’il eut guérit cette main, les pharisiens et les partisans d’Hérode (Cf. Mt 3,6), deux partis opposés entre eux, qui craignaient le peuple mais aussi l’empire, firent leurs calculs et complotèrent de le tuer. Je sais que beaucoup d’entre vous risquent leur vie. Je sais – et je veux m’en souvenir – que quelques-uns ne sont pas ici aujourd’hui parce qu’ils ont joué leurs vies… C’est pour cela qu’il n’y pas de plus grand amour que de donner sa vie. C’est cela que nous enseigne Jésus.

Le 3T, votre cri que je fais mien, a quelque chose de cette intelligence humble mais en même temps forte et régénératrice. Un projet-pont des peuples face au projet-mur de l’argent. Un projet qui aspire au développement humain intégral. Certains savent que notre ami le Cardinal Turkson préside maintenant le Dicastère qui porte ce nom : Développement Humain Intégral. On peut dire que le contraire du développement c’est l’atrophie, la paralysie. Nous devons aider à guérir le monde de son atrophie morale. Ce système atrophié est capable de fournir quelques « prothèses » cosmétiques qui ne sont pas des vrais développements : croissance économique, progrès technologiques, plus grande « efficacité » pour produire des choses qui s’achètent, s’utilisent et se jettent en nous emportant tous dans une vertigineuse dynamique du déchet … Mais ce monde ne permet pas le développement de l’être humain dans son intégralité, le développement qui ne se réduit pas à la consommation, qui ne se réduit pas au bien-être de quelques-uns, mais qui inclut tous les peuples et les personnes dans la plénitude de leur dignité, en jouissant fraternellement de la merveille de la création. C’est cela le développement dont nous avons besoin : humain, intégral, respectueux de la création, de cette maison commune.

Un autre point est : Banqueroute et sauvegarde

Chers frères, je veux partager avec vous quelques réflexions sur trois autres thèmes qui, joints aux « 3-T » et à l’écologie intégrale, ont été au centre de vos débats des derniers jours et qui sont centraux dans cette période de l’histoire.

Je sais que vous avez dédié une journée au drame des migrants, des réfugiés et des déportés. Que faire face à cette tragédie ? Dans le Dicastère dont est responsable le Cardinal Turkson il y a une section qui s’occupe de ces situations. J’ai décidé que, au moins pendant un certain temps, cette section dépendra directement du souverain Pontife, parce que celle-ci est une situation d’horreur, que je ne puis décrire qu’avec un mot qui me vint spontanément à la bouche à Lampedusa : honte.

Là comme aussi à Lesbos, j’ai pu écouter de près la souffrance de tant de familles expulsées de leurs terres pour des motifs économiques ou des violences de toutes sortes, foules déportées – je l’ai dit face aux autorités du monde entier – à cause d’un système socio-économique injuste et des guerres qu’ils n’ont pas cherché : ce n’est pas ceux qui aujourd’hui souffrent de la douleur du déracinement de leur patrie qui en ont été la cause, mais plutôt nombre de ceux qui refusent de les recevoir.

Je fais mienne les paroles de mon frère l’Archevêque Jérôme de Grèce : « Qui voit les yeux des enfants que nous rencontrons dans les camps de réfugiés est en mesure de reconnaître immédiatement, dans son intérêt, la ‘banqueroute’ de l’humanité » (Discours dans le Camp de réfugiés de Moria, Lesbos, le 16 avril 2016). Qu’arrive-t-il au monde d’aujourd’hui où, face à la banqueroute d’une banque, on fait apparaître des sommes scandaleuses pour la sauver, mais quand advient cette banqueroute de l’humanité, on ne trouve pratiquement pas le millième pour sauver ces frères qui souffrent tant ? Et ainsi la Méditerranée devient un cimetière et pas seulement la Méditerranée …. beaucoup de cimetières le long des murs, murs tachés de sang innocent. Pendant les journées de cette rencontre – vous le dites dans les vidéos – combien sont morts en Méditerranée ?

La peur endurcit le cœur et se transforme en cruauté aveugle qui se refuse de voir le sang, les douleurs, le visage de l’autre. Mon frère le Patriarche Bartholomée l’a dit : « celui qui a peur de vous ne vous a pas regardé dans les yeux, celui qui a peur de vous n’a pas vu vos visages. Celui qui a peur ne voit pas vos enfants. Il oublie que la dignité et la liberté transcendent la peur et transcendent les divisions. Il oublie que l’immigration n’est pas un problème du Moyen Orient et de l’Afrique septentrionale, de l’Europe et de la Grèce. C’est un problème du monde entier » (Discours du camp de réfugiés de Moria, Lesbos, 16 avril 2016).

C’est véritablement un problème du monde entier. Personne ne devrait être contraint à fuir sa patrie. Mais le mal est double quand, devant ces terribles circonstances, le migrant se voit jeté dans les griffes des trafiquants des personnes pour traverser les frontières, et il est triple quand, arrivant sur la terre où il pensait trouver un futur meilleur, il est déprécié, exploité, et finalement mis en esclavage. Ceci on peut le voir en n’importe quel lieu de centaines de villes. Ou simplement on ne les laisse pas entrer.

Je vous demande de faire tout votre possible ; et de ne jamais oublier que Jésus, Marie et Joseph aussi ont expérimenté la condition dramatique de réfugiés. Je vous demande d’exercer cette solidarité si spéciale qui existe entre ceux qui ont souffert. Vous savez récupérer les usines de la faillite, recycler ce que les autres jettent, créer des postes de travail, cultiver la terre, construire des habitations, intégrer des quartiers isolés et réclamer sans s’arrêter comme la veuve de l’Évangile qui demande justice avec insistance (Cf. Lc 18,1-Cool ? Peut-être par votre exemple et votre insistance, certains Etats et Organisations internationales ouvriront les yeux et adopteront des mesures adéquates pour accueillir et intégrer pleinement tous ceux qui, pour un motif ou pour un autre, cherchent refuge loin de leurs maisons. Mais aussi pour affronter les causes profondes qui ont fait que des milliers d’hommes, femmes et enfants sont expulsés tous les jours de leur terre natale.

Donner l’exemple et réclamer est une manière de faire de la politique. Ceci m’amène au second thème que vous avez débattu pendant votre rencontre : le rapport entre peuple et démocratie. Un rapport qui devrait être naturel et fluide, mais qui court le risque de se brouiller jusqu’à devenir incompréhensible. Le fossé entre les peuples et nos formes actuelles de démocraties s’élargit toujours plus à cause de l’énorme pouvoir des groupes économiques et médiatiques qui semblent le dominer. Les mouvements populaires, je le sais, ne sont pas des partis politiques et laissez-moi vous dire que, en grande partie, c’est votre richesse, parce que vous exprimez une forme différente, dynamique et vivante de participation sociale à la vie publique. N’ayez pas peur d’entrer dans les grandes discussions, dans la Politique avec une majuscule, je vous cite Paul VI : « La politique est une manière exigeante – mais pas la seule – de vivre l’engagement chrétien au service des autres » (Lettre apostolique Octogesima adveniens, 14 mai 1971, 46). Ou cette phrase que je répète si souvent – mais je confonds, je ne sais si elle est de Paul VI ou de Pie XII : « La politique est une des formes les plus hautes de la charité, de l’amour ».

Je voudrais souligner deux risques dans les rapports entre les mouvements populaires et la politique : le risque de se laisser enfermer et le risque de se laisser corrompre. Premièrement, ne pas se laisser embrigader, parce que certains disent : la coopérative, la cantine, le jardin agro-écologique, les microentreprises, le projet des plans d’assistance …. jusque là tout va bien. Tant que vous restez dans le cadre des « politiques sociales », tant que vous ne pas commencez à discuter de politique économique ou de Politique avec une majuscule, alors on vous tolère. Cette idée de politiques sociales conçue comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres et d’autant moins incluse dans un projet qui réunisse les peuples, mais qui semble parfois une espèce de char masqué pour contenir les écarts du système. Quand, par votre attachement territorial, par votre réalité quotidienne, par le quartier, par le local, par l’organisation du travail communautaire, par les rapports de personne à personne, vous osez mettre en discussion les « macro-relations », quand vous hurlez, quand vous criez, quand vous voulez indiquer au pouvoir une structure plus intégrale, alors on ne nous tolère plus, on ne vous tolère plus beaucoup parce que vous êtes en train de sortir du cadre, vous êtes en train de vous mettre sur le terrain des grandes décisions que quelques-uns prétendent monopoliser dans de petites castes. Ainsi la démocratie s’atrophie, elle devient un nationalisme, une formalité, elle perd la représentativité, elle se désincarne parce qu’elle exclut le peuple dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin.

Vous, organisations des exclus, et beaucoup d’organisations d’autres secteurs de la société, vous êtes appelées à revitaliser, à refonder les démocraties qui sont en train de traverser une vraie crise. Ne tombez pas dans la tentation du petit cadre qui vous réduit en acteurs secondaires ou, pire, en simple administrateur de la misère existante. En ces temps de paralysie, de désorientation et de propositions destructrices, la participation des protagonistes des peuples qui cherchent le bien commun peut vaincre, avec l’aide de Dieu, les faux prophètes qu’exploitent la peur et la désespérance, qui vendent des formules magiques odieuses et cruelles ou un bien-être égoïste et une sécurité illusoire.

Nous savons que « tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale,[173] les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société. » (Exhortation apostolique Evangelii gaudium, 202). Je le dis et le répète, c’est pour cela que « le futur de l’humanité n’est pas seulement dans les mains des grands leaders, des grands pouvoirs et des élites. Il est surtout dans les mains des peuples ; dans leur capacité à s’organiser et aussi dans leurs mains qui irriguent, avec humilité et conviction, ce processus de changement » (Discours à la rencontre mondiale des mouvements populaires, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015). L’Église également peut et doit, sans prétendre avoir le monopole de la vérité, se prononcer et agir, spécialement devant les « situations dans lesquelles on touche les plaies et les souffrances dramatiques, et dans lesquelles sont engagés les valeurs, l’éthique, les sciences sociales et la foi » (Intervention au sommet des juges et magistrats contre le trafic des personnes et le crime organisé, Vatican, 3 juin 2016). Ceci est le premier risque : le risque de se laisser mettre dans des cadres et l’invitation à se mettre dans la grande politique.

Le second risque est, je vous le disais, de se laisser corrompre. Puisque la politique n’est pas le problème des « politiciens », la corruption n’est pas le vice exclusif de la politique. Il y a de la corruption dans la politique, il y a de la corruption dans les entreprises, il y a de la corruption dans les moyens de communication, il y a de la corruption dans les Eglises et il y a aussi de la corruption dans les organisations sociales et dans les mouvements populaires. Il est juste de dire qu’il y a une corruption bien établie dans certains milieux de la vie économique, en particulier dans l’activité financière, qui fait moins de bruit que la corruption directement liée au domaine politique et social. Il est jute de dire que bien souvent on utilise les cas de corruption avec des intentions malhonnêtes. Mais il est également juste de montrer que ceux qui ont choisi une vie de service ont une obligation supplémentaire qui s’ajoute à l’honnêteté avec laquelle toute personne doit agir dans la vie. La barre est très haute : il faut vivre la vocation de servir avec un grand sens d’austérité et d’humilité. Ceci vaut pour les politiciens mais cela vaut aussi pour les dirigeants sociaux et nos pasteurs. J’ai dit « austérité », je voudrais éclaircir ce mot, parce que cela peut être un mot équivoque. J’entends austérité morale, austérité dans la manière de vivre, austérité dans le mode avec lequel j’avance dans la vie, dans ma famille. Austérité morale et humaine. Parce que dans le domaine plus scientifique, scientifico-économique, si vous préférez, ou des sciences du marché, austérité est synonyme d’ajustement ….. Non, je ne me réfère pas à cela, je ne suis pas en train de parler de cela.

A la personne qui est trop attachée aux choses matérielles ou à ce qui brille, à celui qui aime l’argent, les banquets exubérants, les maisons somptueuses, les vêtements raffinés, les automobiles de luxe, je conseillerai de comprendre ce qui est en train de se passer dans son cœur et de prier Dieu de le libérer de ces entraves. Mais, en paraphrasant l’ancien président latino-américain qui est ici, celui qui est attaché à toutes ces choses, s’il vous plaît, qu’il ne se mette pas à la politique, qu’il ne s’engage pas dans une organisation sociale ou un mouvement populaire, parce qu’il ferait beaucoup de mal, à lui même, au prochain, et il salirait la noble cause qu’il a entrepris. Qu’il n’entre pas non plus au séminaire !

Devant la tentation de la corruption, il n’y a pas de meilleur remède que l’austérité, cette austérité morale, personnelle ; pratiquer l’austérité c’est, en plus, prêcher par l’exemple. Je vous demande de ne pas sous évaluer la valeur de l’exemple parce que cela a plus de valeur que mille paroles, dix mille prospectus, mille « j’aime », mille retweets, mille vidéos sur youtube. L’exemple d’une vie austère au service du prochain est la meilleure manière de promouvoir le bien commun et le projet-pont des « 3-T ». Je demande à vous, dirigeants, de ne pas vous lasser de pratiquer cette austérité morale, personnelle, je demande à tous d’exiger des dirigeants cette austérité qui – du reste – les rendra très heureux.

Chers frères et chers sœurs, la corruption, l’orgueil et l’exhibitionnisme des dirigeants augmente le discrédit collectif, la sensation d’abandon et alimente le mécanisme de la peur qui soutient ce système inique. Pour conclure, je voudrais vous demander de continuer à résister à la peur par une vie de service, solidarité et humilité en faveur des peuples et spécialement de ceux qui souffrent. Vous pouvez vous tromper parfois, nous nous trompons tous, mais si nous persévérons sur ce chemin, tôt ou tard, nous verrons les fruits. Et j’insiste : contre la terreur, le meilleur remède est l’amour. L’amour guérit tout. Quelques uns savent qu’après le Synode sur la famille j’ai écrit un document qui a pour titre « Amoris laetitia » – « joie de l’amour » – un document sur l’amour dans les cellules familiales, mais aussi dans cette autre famille qui est le quartier, la communauté, le peuple, l’humanité. Un de vous m’a demandé de distribuer un fascicule qui contient un extrait du chapitre quatre de ce document. Je pense qu’on vous le distribuera à la sortie. Et avec ma bénédiction. Là il y a quelques « conseils utiles » pour pratiquer le plus important des commandements de Jésus.

Dans Amoris Laetitia je cite un défunt leader afroaméricain, Martin Luther King, lequel savait toujours choisir l’amour fraternel même au milieu des pires persécutions et humiliations. Aujourd’hui je veux le rappeler avec vous : « Lorsque tu élèves le niveau de l’amour, de sa grande beauté et de sa puissance, tu cherches à vaincre uniquement les mauvais systèmes. Les individus qui sont pris dans ce système, tu les aimes, mais tu cherches à vaincre le système […]. Haine contre haine ne fait qu’intensifier l’existence de la haine et du mal dans l’univers. Si je te frappe et tu me frappes et je te frappe en retour et tu me frappes encore et ainsi de suite, tu vois, cela se poursuit à l’infini. Evidemment, ça ne finit jamais. Quelque part, quelqu’un doit avoir un peu de bon sens, et c’est celui-là qui est fort. Le fort, c’est celui qui peut rompre l’engrenage de la haine, l’engrenage du mal » (n. 118 : Sermon dans l’église Baptiste de Dexter Avenue, Montgomery, Alabama, 17 novembre 1957). Ceci il l’a dit en 1957.

Je vous remercie de nouveau pour votre travail pour votre présence. Je veux demander à Dieu notre Père qu’il vous accompagne et vous bénisse, qu’il vous remplisse de son amour et vous défende sur le chemin en vous donnant la force avec abondance, celle qui vous maintient debout et nous donne le courage pour rompre la chaîne de la haine : c’est la force de l’espérance. Je vous demande s’il vous plaît de prier pour moi, et ceux qui ne peuvent pas prier, vous le savez, pensez à moi en bien et envoyez moi une bonne onde. Merci.
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Source : https://fr.zenit.org/

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