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 Chapitre sept: « Renforcer l’éducation des enfants »

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09042016
MessageChapitre sept: « Renforcer l’éducation des enfants »

Vendredi 8 Avril 2016

Septième  Chapitre

RENFORCER L’ÉDUCATION DES ENFANTS [259]
Où sont Les enfants ? [260-262]
La formation morale des enfants [263-267]
La  valeur  de  La  sanction  Comme  stimulation [268-270]
Réalisme Patient [271-273]
La  vie  familiale  Comme  Lieu   d’éducation [274-279]
Oui à L’éducation sexuelle [280-286]
Transmettre La foi [287-290]


259. Les parents influent toujours sur le développement moral de leurs enfants, en bien ou en mal. Par conséquent, ce qui convient, c’est qu’ils acceptent cette responsabilité incontournable et l’accomplissent d’une manière consciente, enthousiaste, raisonnable et appropriée. Étant donné que cette fonction éducative des familles est si importante et qu’elle est devenue très complexe, je voudrais m’arrêter spécialement sur ce point.

Où sont les enfants ?

260. La famille ne peut renoncer à être un lieu de protection, d’accompagnement, d’orientation, même si elle doit réinventer ses méthodes et trouver de nouvelles ressources. Elle a besoin de se demander à quoi elle veut exposer ses enfants. Voilà pourquoi, elle ne doit pas éviter de s’interroger sur ceux qui sont chargés de leur divertissement et de leurs loisirs, sur ceux qui rentrent dans leurs chambres à travers les écrans, sur ceux à qui ils les confient pour qu’ils les guident dans leur temps libre. Seuls les moments que nous passons avec eux, parlant avec simplicité et affection des choses importantes, et les possibilités saines que nous créons pour qu’ils occupent leur temps, permettront d’éviter une invasion nuisible. Il faut toujours rester vigilant. L’abandon n’est jamais sain. Les parents doivent orienter et prévenir les enfants ainsi que les adolescents afin qu’ils sachent affronter les situations où il peut y avoir des risques d’agression, d’abus ou de toxicomanie, par exemple.

261. Mais l’obsession n’éduque pas ; et on ne peut pas avoir sous contrôle toutes les situations qu’un enfant pourrait traverser. Ici, vaut le principe selon lequel « le temps est supérieur à l’espace ».[291] C’est-à-dire qu’il s’agit plus de créer des processus que de dominer des espaces. Si un parent est obsédé de savoir où se trouve son enfant et de contrôler tous ses mouvements, il cherchera uniquement à dominer son espace. De cette manière, il ne l’éduquera pas, ne le fortifiera pas, ne le préparera pas à affronter les défis. Ce qui importe surtout, c’est de créer chez l’enfant, par beaucoup d’amour, des processus de maturation de sa liberté, de formation, de croissance intégrale, de culture d’une authentique autonomie. C’est seulement ainsi que cet enfant aura en lui-même les éléments nécessaires pour savoir se défendre ainsi que pour agir intelligemment et avec lucidité dans les circonstances difficiles. Donc, la grande question n’est pas : où se trouve l’enfant physiquement, avec qui il est en ce moment, mais : où il se trouve dans un sens existentiel, où est-ce qu’il se situe du point de vue de ses convictions, de ses objectifs, de ses désirs, de son projet de vie. Par conséquent, les questions que je pose aux parents sont : « Essayons-nous de comprendre ‘‘où’’ en sont réellement les enfants sur leur chemin ? Où est réellement leur âme, le savons-nous ? Et surtout, cela nous intéresse-t-il de le savoir ? ».[292]

262. Si la maturité était uniquement le développement d’une chose au préalable contenue dans le code génétique, nous n’aurions pas beaucoup à faire. La prudence, le jugement sain et le bon sens ne dépendent pas de facteurs purement quantitatifs de croissance, mais de toute une chaîne d’éléments qui se synthétisent dans la personne ; pour être plus précis, au cœur de sa liberté. Il est inévitable que chaque enfant nous surprenne par les projets qui jaillissent de cette liberté, qui sortent de nos schémas, et il est bon qu’il en soit ainsi. L’éducation comporte la tâche de promouvoir des libertés responsables, qui opèrent des choix à la croisée des chemins de manière sensée et intelligente, de promouvoir des personnes qui comprennent pleinement que leur vie et celle de leur communauté sont dans leurs mains et que cette liberté est un don immense.

La formation morale des enfants

263. Même si les parents ont besoin de l’école pour assurer une instruction de base à leurs enfants, ils ne peuvent jamais déléguer complètement leur formation morale. Le développement affectif et moral d’une personne exige une expérience fondamentale : croire que ses propres parents sont dignes de confiance. Cela constitue une responsabilité éducative : par l’affection et le témoignage, créer la confiance chez les enfants, leur inspirer un respect plein d’amour. Lorsqu’un enfant ne sent plus qu’il est précieux pour ses parents bien qu’il ne soit pas sans défaut, ou ne perçoit pas qu’ils nourrissent une préoccupation sincère pour lui, cela crée des blessures profondes qui sont à l’origine de nombreuses difficultés dans sa maturation. Cette absence, cet abandon affectif, provoque une douleur plus profonde qu’une éventuelle correction qu’il reçoit pour une mauvaise action.

264. La tâche des parents inclut une éducation de la volonté et un développement de bonnes habitudes et de tendances affectives au bien. Cela implique qu’elles soient présentées comme des comportements désirables à apprendre et des tendances à développer. Mais il s’agit toujours d’un processus qui part de ce qui est imparfait vers ce qui est plus accompli. Le désir de s’adapter à la société ou l’habitude de renoncer à une satisfaction immédiate pour s’adapter à une norme et assurer une bonne cohabitation, est déjà en lui-même une valeur initiale qui crée des dispositions pour s’élever ensuite vers des valeurs plus hautes. La formation morale devrait toujours se réaliser par des méthodes actives et par un dialogue éducatif qui prend en compte la sensibilité et le langage propres aux enfants. En outre, cette formation doit se réaliser de façon inductive, de telle manière que l’enfant puisse arriver à découvrir par lui-même la portée de certaines valeurs, principes et normes, au lieu de se les voir imposées comme des vérités irréfutables.

265. Pour bien agir, il ne suffit pas de ‘‘bien juger’’ ou de savoir clairement ce qu’on doit faire – même si cela est prioritaire –. Bien des fois, nous sommes incohérents par  rapport à nos propres convictions, même lorsqu’elles sont solides. La conscience a beau nous dicter un jugement moral déterminé, dans certaines circonstances d’autres choses qui nous attirent ont plus de pouvoir, si nous ne sommes pas parvenus à ce que le bien saisi par l’esprit s’enracine en nous en tant qu’une profonde tendance affective, comme une disposition au bien qui pèse plus que d’autres attractions, et qui nous conduise à percevoir que ce que nous considérons comme bien l’est également ‘‘pour nous’’ ici et maintenant. Une formation éthique efficace implique de montrer à la personne jusqu’à quel point il lui convient de bien agir. Aujourd’hui, ordinairement, il est inefficace de demander quelque chose qui exige un effort et des renoncements, sans indiquer clairement le bien qui peut en résulter.

266. Il est nécessaire de développer des habitus. De même, les habitudes acquises depuis l’enfance ont une fonction positive, en aidant à ce que les grandes valeurs intériorisées se traduisent par des comportements extérieurs sains et stables. On peut avoir des sentiments sociables et une bonne disposition envers les autres, mais si pendant longtemps on n’a pas été habitué, grâce à l’insistance des adultes, à dire ‘‘s’il vous plaît’’, ‘‘pardon’’, ‘‘merci’’, la bonne disposition intérieure ne se traduira pas facilement en ces expressions. Le renforcement de la volonté et la répétition d’actions déterminées construisent la conduite morale, et sans la répétition consciente, libre et valorisée de certains bons comportements, l’éducation à cette conduite n’est pas achevée. Les motivations, ou bien l’attraction que nous sentons pour une valeur déterminée, ne deviennent pas une vertu sans ces actes adéquatement motivés.

267. La liberté est une chose merveilleuse, mais nous pouvons l’abîmer. L’éducation morale est une formation à la liberté à travers des propositions, des motivations, des applications pratiques, des stimulations, des récompenses, des exemples, des modèles, des symboles, des réflexions, des exhortations, des révisions de la façon d’agir et des dialogues qui aident les personnes à développer ces principes intérieurs stables qui conduisent à faire spontanément le bien. La vertu est une conviction transformée en un principe intérieur et stable d’action. La vie vertueuse, par conséquent, construit la liberté, la fortifie et l’éduque, en évitant que la personne devienne esclave de tendances compulsives déshumanisantes et antisociales. En effet, la dignité humaine même exige que chacun « agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle ».[293]

La valeur de la sanction comme stimulation

268. De même, il est indispensable de sensibiliser l’enfant ou l’adolescent afin qu’il se rende compte que les mauvaises actions ont des conséquences. Il faut éveiller la capacité de se mettre à la place de l’autre et de compatir à sa souffrance lorsqu’on lui a causé du tort. Certaines sanctions – pour des comportements antisociaux agressifs – peuvent atteindre en partie cet objectif. Il est important d’orienter l’enfant avec fermeté afin qu’il demande pardon et répare le tort causé aux autres. Quand le parcours éducatif porte ses fruits dans une maturation de la liberté personnelle, l’enfant lui-même à un moment donné commencera à reconnaître avec gratitude qu’il a été bon pour lui de grandir dans une famille et même de souffrir des exigences liées à tout processus de formation.

269. La correction est une stimulation lorsqu’on valorise et reconnaît aussi les efforts et que l’enfant découvre que ses parents gardent une confiance patiente. Un enfant puni avec amour sent qu’il est pris en compte, perçoit qu’il est quelqu’un, réalise que ses parents reconnaissent ses possibilités. Cela n’exige pas que les parents soient sans défauts, mais qu’ils sachent reconnaître avec humilité leurs limites et montrent leurs propres efforts pour être meilleurs. Mais l’un des témoignages dont les enfants ont besoin de la part des parents est de voir que ceux-ci ne se laissent pas mener par la colère. L’enfant coupable d’une mauvaise action doit être repris, mais jamais comme un ennemi ou comme celui sur lequel l’on décharge sa propre agressivité. En outre, un adulte doit reconnaître que certaines mauvaises actions sont liées à la fragilité et aux limites propres à l’âge. Par conséquent, une attitude constamment répressive serait nuisible ; elle n’aiderait pas à se rendre compte de la gravité différente des actions et provoquerait du découragement ainsi que de l’irritation : « Parents, n'exaspérez pas vos enfants » (Ep 6, 4 ; cf. Col 3, 21).

270. Il est fondamental que la discipline ne devienne pas une inhibition du désir, mais une stimulation pour aller toujours plus loin. Comment allier la discipline à l’inquiétude intérieure ? Comment faire pour que la discipline soit une limite constructive du chemin qu’un enfant doit emprunter et non un mur qui l’annihile ou une dimension de l’éducation qui le castre ? Il faut savoir trouver un équilibre entre deux extrêmes pareillement nocifs : l’un serait de prétendre construire un monde à la mesure des désirs de l’enfant, qui grandit en se sentant sujet de droits mais non de responsabilités. L’autre extrême serait de l’amener à vivre sans conscience de sa dignité, de son identité unique et de ses droits, torturé par les devoirs et aux aguets pour réaliser les désirs d’autrui.

Réalisme patient

271. L’éducation morale implique de demander à un enfant ou à un jeune uniquement ces choses qui ne représentent pas pour lui un sacrifice disproportionné, de n’exiger de lui qu’une part d’effort qui ne provoque pas de ressentiment ou des actions trop forcées. Le parcours ordinaire est de proposer de petits pas qui peuvent être compris, acceptés et valorisés, et impliquent un renoncement proportionné. Autrement, en exigeant trop, nous n’obtenons rien. À peine la personne pourra-t-elle se libérer de l’autorité que, probablement, elle cessera de bien agir.

272. La formation éthique éveille parfois du mépris, du fait d’expériences d’abandon, de déception, de carence affective, ou à cause d’une mauvaise image des parents. Les conceptions déformées des figures des parents ou les faiblesses des adultes sont projetées sur les valeurs morales. Voilà pourquoi il faut aider les adolescents à faire de l’analogie : les valeurs se trouvent particulièrement réalisées dans certaines personnes vraiment exemplaires, mais elles se réalisent également de manière imparfaite et à divers degrés. Par ailleurs, vu que les résistances des jeunes sont fortement liées à de mauvaises expériences, il est nécessaire de les aider à faire un cheminement de guérison de ce monde intérieur blessé, en sorte qu’ils puissent arriver à comprendre et à se réconcilier avec les êtres humains et avec la société.

273. Lorsqu’on propose des valeurs, il faut aller progressivement, avancer de diverses manières selon l’âge et les possibilités concrètes des personnes, sans prétendre appliquer des méthodologies rigides et immuables. Les précieux apports de la psychologie et des sciences de l’éducation montrent la nécessité d’un progrès graduel dans l’obtention de changements de comportement, mais ils montrent aussi que la liberté exige des réseaux et des stimulations, car abandonnée à elle-même, elle ne garantit pas la maturation. La liberté en situation, réelle, est limitée et conditionnée. Elle n’est pas une pure capacité de choisir le bien dans une spontanéité totale. On ne distingue pas toujours clairement un acte ‘‘volontaire’’ d’un acte ‘‘libre’’. Quelqu’un peut vouloir une chose mauvaise avec une grande force de volonté, mais à cause d’une passion irrésistible ou d’une mauvaise éducation. Dans ce cas, sa décision est très volontaire, elle ne contredit pas l’inclinaison de son propre vouloir, mais elle n’est pas libre, parce qu’il lui est devenu impossible de ne pas opter pour ce mal. C’est ce qui arrive à un toxicomane compulsif, lorsqu’il veut de la drogue de toutes ses forces, mais est si conditionné que pour le moment il n’est pas capable de prendre une autre décision. Par conséquent, sa décision est volontaire, mais elle n’est pas libre. ‘‘Le laisser choisir librement’’ n’a pas de sens, puisque de fait il ne peut choisir, et l’exposer à la drogue ne fait qu’accroître la dépendance. Il a besoin de l’aide des autres et d’un parcours éducatif.

La vie familiale comme lieu d’éducation

274. La famille est la première école des valeurs, où on apprend l’utilisation correcte de la liberté. Il y a des tendances développées dans l’enfance, qui imprègnent l’intimité d’une personne et demeurent toute la vie comme une émotivité favorable à une valeur ou comme un rejet spontané de certains comportements. Beaucoup de personnes agissent toute la vie d’une manière donnée parce qu’elles considèrent comme valable cette façon d’agir qui a pris racine en elles depuis l’enfance, comme par osmose. ‘‘On m’a éduqué ainsi’’ ; ‘‘c’est ce qu’on m’a inculqué’’. Dans le milieu familial, on peut aussi apprendre à discerner de manière critique les messages véhiculés par les divers moyens de communication sociale. Malheureusement, bien des fois, certains programmes de télévision ou certaines formes de publicité ont un impact négatif et affaiblissent les valeurs reçues dans la vie familiale.

275. En ce temps, où règnent l’anxiété et la vitesse technologique, une tâche très importante des familles est d’éduquer à la patience. Il ne s’agit pas d’interdire aux jeunes de jouer avec les dispositifs électroniques, mais de trouver la manière de créer en eux la capacité de distinguer les diverses logiques et de ne pas appliquer la vitesse digitale à tous les domaines de la vie. Reporter n’est pas nier le désir mais retarder sa satisfaction. Lorsque les enfants ou les adolescents ne sont pas éduqués à accepter que certaines choses doivent attendre, ils deviennent des gens impatients, qui soumettent tout à la satisfaction de leurs besoins immédiats et grandissent avec le vice du ‘‘je veux et j’ai’’. C’est une grave erreur qui ne favorise pas la liberté, mais l’affecte. En revanche, quand on éduque à apprendre à reporter certaines choses et à attendre le moment convenable, on enseigne ce qu’est être maître de soi-même, autonome face à ses propres impulsions. Ainsi, lorsqu’un enfant expérimente qu’il peut se prendre lui-même en charge, l’estime qu’il a de lui-même s’affermit. En même temps, cela lui apprend à respecter la liberté des autres. Évidemment, ceci n’implique pas d’exiger des enfants qu’ils agissent comme des adultes, mais il ne faut pas non plus mépriser leur capacité à grandir dans la maturation d’une liberté responsable. Dans une famille saine, cet apprentissage s’effectue de manière ordinaire à travers les exigences de la cohabitation.

276. La famille est le lieu de la première socialisation, parce qu’elle est le premier endroit où on apprend à se situer face à l’autre, à écouter, à partager, à supporter, à respecter, à aider, à cohabiter. La tâche de l’éducation est d’éveiller le sentiment du monde et de la société comme foyer, c’est une éducation pour savoir ‘‘habiter’’, au-delà des limites de sa propre maison. Dans le cercle familial, on enseigne à revaloriser la proximité, l’attention et la salutation. C’est là qu’on brise la première barrière de l’égoïsme mortel pour reconnaître que nous vivons à côté d’autres, avec d’autres, qui sont dignes de notre attention, de notre amabilité, de notre affection. Il n’y a pas de lien social sans cette première dimension quotidienne, quasi microscopique : le fait d’être ensemble, proches, nous croisant en différents moments de la journée, nous préoccupant pour ce qui nous affecte tous, en nous secourant mutuellement dans les petites choses de chaque jour. La famille doit inventer quotidiennement de nouvelles manières de promouvoir la reconnaissance réciproque.

277. En famille, on peut aussi reconsidérer les habitudes de consommation pour sauvegarder ensemble la maison commune : « La famille est la protagoniste d’une écologie intégrale, parce qu’elle est le sujet social primaire, qui contient en son sein les deux principes bases de la civilisation humaine sur la terre: le principe de communion et le principe de fécondité ».[294] De même, les moments difficiles et durs de la vie familiale peuvent être très formateurs. C’est le cas, par exemple, lors d’une maladie, car « face à la maladie, même en famille, apparaissent des difficultés, à cause de la faiblesse humaine. Mais, en général, le temps de la maladie accroît la force des liens familiaux […]. Une éducation qui met à l’abri de la sensibilité envers la maladie humaine, rend le cœur aride. Et fait en sorte que les jeunes sont ‘‘anesthésiés’’ face à la souffrance des autres, incapables d’affronter la souffrance et de vivre l’expérience de la limite ».[295]

278. La rencontre éducative entre parents et enfants peut être facilitée ou affectée par les technologies de la communication et du divertissement, toujours plus sophistiquées. Lorsqu’elles sont utilisées à bon escient, elles peuvent être utiles pour unir les membres de la famille malgré la distance. Les contacts peuvent être fréquents et aider à remédier aux difficultés.[296] Cependant, il demeure clair qu’elles ne constituent ni ne remplacent le besoin du dialogue plus personnel et plus profond qui exige le contact physique, ou tout au moins la voix de l’autre personne. Nous savons que parfois ces moyens éloignent au lieu de rapprocher, comme lorsqu’à l’heure du repas chacun est rivé à son téléphone cellulaire, ou quand l’un des conjoints dort en attendant l’autre, qui passe des heures à jouer avec un dispositif électronique. En famille, tout cela doit être aussi objet de dialogues et d’ententes, qui permettent d’accorder la priorité à la rencontre de ses membres sans tomber dans des prohibitions irrationnelles. De toute manière, on ne peut ignorer les risques des nouvelles formes de communication pour les enfants et pour les adolescents, qu’elles convertissent parfois en abouliques, déconnectés du monde réel. Cet ‘‘autisme technologique’’ les expose plus facilement à la manipulation de ceux qui cherchent à entrer dans leur intimité pour des intérêts égoïstes.

279. Il ne convient pas non plus que les parents deviennent des êtres tout puissants pour leurs enfants, qui ne peuvent que leur faire confiance, car ainsi ils entravent le processus approprié de socialisation et de maturation affective. Pour rendre effectif ce prolongement de la paternité à un niveau plus vaste, « les communautés chrétiennes sont appelées à offrir leur soutien à la mission éducative des familles »,[297] surtout à travers la catéchèse de l’initiation. Afin de favoriser une éducation intégrale, il nous faut « raviver l’alliance entre la famille et la communauté chrétienne ».[298] Le Synode a voulu souligner l’importance des écoles catholiques, qui « remplissent une fonction vitale pour aider les parents dans leur devoir d’éducation de leurs enfants […]. Les écoles catholiques devraient être encouragées dans leur mission d’aider les élèves à grandir comme adultes mûrs, capables de voir le monde à travers le regard d’amour de Jésus et comprenant la vie comme un appel à servir Dieu ». [299] Par conséquent, il faut affirmer avec force la liberté de l’Église « d’enseigner sa propre doctrine et le droit à l’objection de conscience des éducateurs ».[300]

Oui à l’éducation sexuelle

280. Le Concile Vatican II envisageait la nécessité « d’une éducation sexuelle à la fois positive et prudente au fur et à mesure [que les enfants et les adolescents] grandissent » et « en tenant compte du progrès des sciences psychologique, pédagogique et didactique ».[301] Nous devrions nous demander si nos institutions éducatives ont pris en compte ce défi. Il est difficile de penser l’éducation sexuelle, à une époque où la sexualité tend à se banaliser et à s’appauvrir. Elle ne peut être comprise que dans le cadre d’une éducation à l’amour, au don de soi réciproque. De cette manière, le langage de la sexualité ne se trouve pas tristement appauvri, mais éclairé. L’impulsion sexuelle peut être éduquée dans un cheminement de connaissance de soi et dans le développement d’une capacité de domination de soi, qui peuvent aider à mettre en lumière les capacités admirables de joie et de rencontre amoureuse.

281. L’éducation sexuelle offre des informations ; mais il ne faut pas oublier que les enfants et les jeunes n’ont pas atteint une maturité pleine. L’information doit arriver au moment approprié et d’une manière adaptée à l’étape qu’ils vivent. Il ne sert à rien de les saturer de données sans le développement d’un sens critique face à l’invasion de propositions, face à la pornographie incontrôlée et à la surcharge d’excitations qui peuvent mutiler la sexualité. Les jeunes doivent pouvoir se rendre compte qu’ils sont bombardés de messages qui ne visent pas leur bien et leur maturation. Il faut les aider à reconnaître et à rechercher les influences positives, en même temps qu’ils prennent de la distance par rapport à tout ce qui déforme leur capacité d’aimer. De même, nous devons admettre que le « besoin d’un langage nouveau et plus approprié se fait surtout sentir au moment d’introduire le thème de la sexualité pour les enfants et les adolescents ».[302]

282. Une éducation sexuelle qui préserve une saine pudeur a une énorme valeur, même si aujourd’hui certains considèrent qu’elle est une question d’un autre âge. C’est une défense naturelle de la personne, qui protège son intériorité et évite qu’elle devienne un pur objet. Sans la pudeur, nous pouvons réduire l’affection et la sexualité à des obsessions qui nous focalisent uniquement sur la génitalité, sur des morbidités déformant notre capacité d’aimer et sur diverses formes de violence sexuelle qui nous conduisent à nous laisser traiter de manière inhumaine et à nuire aux autres.

283. Fréquemment, l’éducation sexuelle se focalise sur l’invitation à ‘‘se protéger’’, en cherchant du ‘‘sexe sûr’’. Ces expressions traduisent une attitude négative quant à la finalité procréatrice naturelle de la sexualité, comme si un éventuel enfant était un ennemi dont il faut se protéger. Ainsi, l’on promeut l’agressivité narcissique au lieu de l’accueil. Toute invitation faite aux adolescents pour qu’ils jouent avec leurs corps et leurs sentiments, comme s’ils avaient la maturité, les valeurs, l’engagement mutuel et les objectifs propres au mariage, est irresponsable. De cette manière, on les encourage allègrement à utiliser une autre personne comme objet pour chercher des compensations à des carences ou à de grandes limites. Il est important de leur enseigner plutôt un cheminement quant aux diverses expressions de l’amour, à l’attention réciproque, à la tendresse respectueuse, à la communication riche de sens. En effet, tout cela prépare au don de soi total et généreux qui s’exprimera, après un engagement public, dans le don réciproque des corps. L’union sexuelle dans le mariage se présentera ainsi comme signe d’un engagement plénier, enrichi par tout le cheminement antérieur.

284. Il ne faut pas tromper les jeunes en les conduisant à confondre les niveaux : l’attraction « crée, pour un moment, l’illusion de l’‘‘union’’, mais sans amour, une telle union laisse les inconnus aussi séparés qu’auparavant ».[303] Le langage du corps exige l’apprentissage patient qui permet d’interpréter et d’éduquer ses propres désirs pour se donner réellement. Lorsqu’on veut tout donner d’un coup, il est probable qu’on ne donne rien. Une chose est de comprendre les fragilités de l’âge ou ses confusions, et une autre d’encourager les adolescents à prolonger l’immaturité de leur façon d’aimer. Mais, qui parle aujourd’hui de ces choses ? Qui est capable de prendre les jeunes au sérieux ? Qui les aide à se préparer sérieusement à un amour grand et généreux ? On prend trop à la légère l’éducation sexuelle.

285. L’éducation sexuelle devrait inclure également le respect et la valorisation de la différence, qui montre à chacun la possibilité de surmonter l’enfermement dans ses propres limites pour s’ouvrir à l’acceptation de l’autre. Au-delà des difficultés compréhensibles que chacun peut connaître, il faut aider à accepter son propre corps tel qu’il a été créé, car « une logique de domination sur son propre corps devient une logique, parfois subtile, de domination sur la création […]. La valorisation de son propre corps dans sa féminité ou dans sa masculinité est aussi nécessaire pour pouvoir se reconnaître soi-même dans la rencontre avec celui qui est différent. De cette manière, il est possible d’accepter joyeusement le don spécifique de l’autre, homme ou femme, œuvre du Dieu créateur, et de s’enrichir réciproquement ».[304] Ce n’est qu’en se débarrassant de la peur de la différence qu’on peut finir par se libérer de l’immanence de son propre être et de la fascination de soi-même. L’éducation sexuelle doit aider à accepter son propre corps, en sorte que la personne ne prétende pas « effacer la différence sexuelle parce qu’elle ne sait plus s’y confronter ».[305]

286. On ne peut pas non plus ignorer que dans la configuration de sa propre manière d’être, féminine ou masculine, ne se rejoignent pas seulement des facteurs biologiques ou génétiques, mais de multiples éléments qui ont à voir avec le tempérament, l’histoire familiale, la culture, les expériences vécues, la formation reçue, les influences des amis, des proches et des personnes admirées, ainsi que d’autres circonstances concrètes qui exigent un effort d’adaptation. Certes, nous ne pouvons pas séparer le  masculin du féminin dans l’œuvre créée par Dieu, qui précède toutes nos décisions et nos expériences, où il y a des éléments biologiques évidents. Mais il est aussi vrai que le masculin et le féminin ne sont pas quelque chose de rigide. Par conséquent, il est possible, par exemple, que la manière d’être homme du mari puissent s’adapter de manière flexible à la situation de l’épouse en ce qui concerne le travail. S’occuper de certains travaux de maison ou de certains aspects des soins aux enfants ne le rend pas moins masculin ni ne signifie un échec, une capitulation ni une honte. Il faut aider les enfants à considérer comme normaux ces sains ‘‘échanges’’, qui n’enlèvent aucune dignité à la figure paternelle. La rigidité devient une exagération du masculin ou du féminin, et n’éduque pas les enfants et les jeunes à une réciprocité concrète dans les conditions réelles du mariage. Cette rigidité, en retour, peut empêcher le développement des capacités de chacun, au point d’amener à considérer comme peu masculin de se dédier à l’art ou à la danse et peu féminin de s’adonner à une activité de conduite de voitures. Grâce à Dieu, cela a changé, mais à certains endroits, des conceptions inadéquates continuent de conditionner la liberté légitime et de mutiler le développement authentique de l’identité concrète des enfants ou de leurs potentialités.

Transmettre la foi

287. L’éducation des enfants doit être caractérisée par un cheminement de transmission de la foi, rendu difficile par le style de vie actuel, les horaires de travail, la complexité du monde contemporain où beaucoup vont à un rythme frénétique pour pouvoir survivre.[306] Toutefois, la famille doit continuer d’être le lieu où l’on enseigne à percevoir les raisons et la beauté de la foi, à prier et à servir le prochain. Cela commence par le baptême, où, comme disait saint Augustin, les mères qui conduisent leurs enfants « contribuent au saint enfantement »[307]. Ensuite, commence le cheminement de la croissance de cette vie nouvelle. La foi est un don de Dieu reçu au baptême, et elle n’est pas le résultat d’une action humaine ; cependant les parents sont des instruments de Dieu pour sa maturation et son développement. Donc, « c’est beau quand les mamans enseignent à leurs petits enfants à envoyer un baiser à Jésus ou à la Vierge. [Que] de tendresse se trouve en cela ! A ce moment le cœur des enfants se transforme en lieu de prière ».[308] La transmission de la foi suppose que les parents vivent l’expérience réelle d’avoir confiance en Dieu, de le chercher, d’avoir besoin de lui, car c’est uniquement ainsi qu’un âge à l'autre vantera ses œuvres, fera connaître ses prouesses (cf. Ps 145, 4) et que le père à ses fils fait connaître sa fidélité (cf. Is 38, 19). Cela demande que nous implorions l’action de Dieu dans les cœurs, là où nous ne pouvons parvenir. Le grain de moutarde, semence si petite, devient un grand arbre (cf. Mt 13, 31-32), et ainsi nous reconnaissons la disproportion entre l’action et son effet. Donc, nous savons que nous ne sommes pas les propriétaires du don mais ses administrateurs vigilants. Cependant notre engagement créatif est un don qui nous permet de collaborer à l’initiative de Dieu. Par conséquent, « il faut veiller à valoriser les couples, les mères et les pères, comme sujets actifs de la catéchèse […]. La catéchèse familiale est d’une grande aide, en tant que méthode efficace pour former les jeunes parents et pour les rendre conscients de leur mission comme évangélisateurs de leur propre famille ».[309]

288. L’éducation à la foi sait s’adapter à chaque enfant, car parfois les méthodes apprises ou les recettes ne fonctionnent pas. Les enfants ont besoin de symboles, de gestes, de récits. Les adolescents entrent généralement en crise par rapport à l’autorité et aux normes ; il convient donc d’encourager leurs propres expériences de foi et leur offrir des témoignages lumineux qui s’imposent par leur seule beauté. Les parents qui veulent accompagner la foi de leurs enfants sont attentifs à leurs changements, car ils savent que l’expérience spirituelle ne s’impose pas mais qu’elle se propose à leur liberté. Il est fondamental que les enfants voient d’une manière concrète que pour leurs parents la prière est réellement importante. Par conséquent, les moments de prière en famille et les expressions de la piété populaire peuvent avoir plus de force évangélisatrice que toutes les catéchèses et tous les discours. Je voudrais exprimer, de façon spéciale, ma gratitude à toutes les mères qui prient constamment, comme le faisait sainte Monique, pour leurs enfants qui se sont éloignés du Christ.

289. L’effort de transmettre la foi aux enfants, dans le sens de faciliter son expression et sa croissance, aide à ce que la famille devienne évangélisatrice, et commence spontanément à la transmettre à tous ceux qui s’approchent d’elle et même en dehors du cercle familial. Les enfants qui grandissent dans des familles missionnaires deviennent souvent missionnaires, si  les parents vivent cette mission de telle manière que les autres les sentent proches et affables, et que les enfants grandissent dans cette façon d’entrer en relation avec le monde, sans renoncer à leur foi et à leurs convictions. Souvenons-nous que Jésus lui-même mangeait et buvait  avec les pécheurs (cf. Mc 2, 16 ; Mt 11, 19), qu’il pouvait s’arrêter pour parler avec la samaritaine (cf. Jn 4, 7-26), et recevoir de nuit Nicodème (cf. Jn 3, 1-21), qu’il s’était fait oindre les pieds par une femme prostituée (cf. Lc 7, 36-50), et qu’il n’hésitait pas à toucher les malades (cf. Mc 1, 40-45 ; 7, 33). Ses apôtres faisaient de même ; ils n’étaient pas méprisants envers les autres, enfermés dans de petits groupes d’élite, isolés de la vie de leur peuple. Tandis que les autorités les accusaient, ils « avaient la faveur de tout le peuple » (Ac 2, 47; cf. 4, 21.33; 5, 13).

290. « La famille se constitue ainsi comme sujet de l’action pastorale à travers l’annonce explicite de l’Évangile et l’héritage de multiples formes de témoignage : la solidarité envers les pauvres, l’ouverture à la diversité des personnes, la sauvegarde de la création, la solidarité morale et matérielle envers les autres familles surtout les plus nécessiteuses, l’engagement pour la promotion du bien commun, notamment par la transformation des structures sociales injustes, à partir du territoire où elle vit, en pratiquant les œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle ».[310] Cela doit se situer dans le cadre de la conviction la plus belle des chrétiens : l’amour du Père qui nous soutient et nous promeut, manifesté dans le don total de Jésus Christ, vivant parmi nous, qui nous rend capables d’affronter ensemble toutes les tempêtes et toutes les étapes de la vie. De même, au cœur de chaque famille il faut faire retentir le kérygme, à temps et à contretemps, afin qu’il éclaire le chemin. Tous, nous devrions pouvoir dire, à partir de ce qui est vécu dans nos familles : « Nous avons reconnu l'amour que Dieu a pour nous » (1 Jn 4, 16). C’est seulement à partir de cette expérience que la pastorale familiale pourra permettre aux familles d’être à la fois des Églises domestiques et un ferment d’évangélisation dans la société.
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Chapitre sept: « Renforcer l’éducation des enfants »

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